le deuxième chapitre
Chapitre II
Ce roman est une fiction.
Toute ressemblance avec des personnages ayant existé
ou existant actuellement serait purement fortuite
Toute ressemblance avec des personnages ayant existé
ou existant actuellement serait purement fortuite
Dans la même Collection Plumes d’encre :
Colin, Nathalie Costes
Le piano à 4 mains, Pierre Gougeon
Une 2 CV, ça branche énormément, Alain Méridjen
Amoureux d’Elles, Pierre Léoutre
Le châtiment, Isabelle Nail
Le fer à fleur de peau, Michèle Henry
Le château en sucre, Marie-Claire Setbon
Les démons d’Anne Devil, Marion Sérignan
L’automne d’une vie, Stéphane Turrier
Lamento, Roni Billard
L’abîme des saisons, Elias El Grombali
Le serment des inconnus, Maurice Faedo
La ligne d’horizon, Jean-Raymond Naurais
La Laminaire, Simone Salgas
Un Père en trop, Vonicke Distisheim
La Calanque turquoise, Jean-Pierre Chiron
La Maison vide, Marie-Cécile Chottin
Artefact, Franco Bernino
Caresses amères, Mathieu Azaïs
Mathilde et son pianiste, Anne-Cécile Frébeau
Moul€ Fric, Léonnic Asurgi
Chroniques indrigènes, Muriel Rojas Zamudio
La balade du Cantonnier, Michel Flandin
Les rivières de l’Estran, Françoise Boiziau-Sorin
Un perpétuel état de Bonheur, Alain Tissot
Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est formellement interdite
sans l’accord de l’auteur. Tous droits réservés pour tous pays.
Dépôt légal : mars 2009
ISBN: 978-2-35168-110-7
ISSN: 1663-4337
© Éditions Les 2 Encres
sans l’accord de l’auteur. Tous droits réservés pour tous pays.
Dépôt légal : mars 2009
ISBN: 978-2-35168-110-7
ISSN: 1663-4337
© Éditions Les 2 Encres
Premier lundi du mois de mars 1976, plus que quatre
mois avant les grandes vacances. C’est avec cette idée
joyeuse que je rentre dans le café. Mes trois copains sont
déjà là. Tant mieux car j’ai une bonne nouvelle à leur
annoncer. J’ai trouvé du travail pour les vacances d’été à
la boulangerie de Nevez.
Ils me regardent venir, je m’assieds et commande un
café. Mes trois copains ne me quittent pas des yeux. Je les
interroge du regard... seul un sourire complice me
répond. Pressentant qu’il se passe quelque chose de pas
ordinaire, je décide de les laisser agir. Jean-Yves rompt le
silence en me demandant :
– Es-tu d’accord pour sécher ton premier cours ?
Me doutant que la réponse doit être importante, j’acquiesce.
Max me donne une tape sur l’épaule.
– Bravo, t’es un homme. Si on te demande ça, c’est
qu’on a une bonne raison.
– Ouais, dit Michel.
Il continue.
– Tu connais l’oncle de Max ?
– Hervé ? Celui de Rennes ?
– Lui-même.
– Hé ben ?
– Hé ben, il débarque ici dans dix minutes.
– Non!
– Si.
– Quoi foutre ?
J’ai encore la bouche ouverte, quand il rentre. Il nous
cherche du regard, voit Max et se dirige vers nous. D’autorité
il prend une chaise, s’installe à notre table et commande
cinq verres de blanc sec. Je suis un peu intimidé
par ce grand gaillard d’un mètre quatre-vingt et encore
plus par l’idée de boire un verre de vin à huit heures du
matin. Néanmoins, personne ne proteste.
– Alors c’est ça, tes copains ? demande-t-il en regardant
Max.
– Oui, tu vas voir, ils sont sympas.
– J’espère, car je ne suis pas descendu de Rennes
pour rencontrer des branleurs. Il y en a assez dans la
capitale.
Le barman amène la commande que l’oncle règle
avec un billet de cinq cents francs. Le barman lui rend la
monnaie dans une soucoupe et tourne les talons. L’oncle
pousse l’assiette au milieu de la table.
– C’est pour vous.
On se regarde, surpris.
– Pour nous ? dit Michel.
Il fait oui de la tête.
– Mais pourquoi ? reprend Jean-Yves.
– Disons que c’est un acompte sur salaire.
– T’as l’intention de nous faire travailler? demande
Max en rigolant.
– Ouais.
– Quel genre de travail ? insiste Max.
– Il s’agit d’aller à Rennes le week-end prochain.
– Tous les quatre ? dis-je en lui coupant la parole.
Il me regarde.
– Oui, tous les quatre, je vous invite chez moi.
Michel fait remarquer que jamais ses parents n’accepteront
qu’il parte seul. Max le foudroie du regard.
L’oncle le regarde, se tourne vers Max :
– Pas terrible, tes copains. Je m’attendais à mieux.
Allez, salut les mômes, je me casse.
Max le retient par la manche.
– Non, reste, on se débrouillera pour trouver une
excuse. Les parents de Michel, je m’en charge.
Je pense comme Michel, mais n’ose pas le dire.
– D’accord. Je compte sur vous. Je vous explique, j’ai
besoin de vous pour un travail, dit-il.
Nous sommes intrigués et subjugués par le ton autoritaire.
Personne ne disant mot, il poursuit :
– Il faudrait que vendredi soir vous montiez à bord du
Trident. C’est un thonier qui arrive d’Afrique, le second
est un copain. Il rentre au port dans la nuit de jeudi à
vendredi. La coque est rouge et blanche. Vous lui direz
que vous venez de ma part. Il vous remettra alors quatre
paquets assez légers. Chacun de vous en prendra un. De
Concarneau à Quimper, vous ferez le trajet en car, puis
ensuite deux d’entre vous prendront le train et les deux
autres continueront par le car. Durant le trajet, vous
ferez comme si vous ne vous connaissiez pas. Arrivés à
Rennes, vous irez à cette adresse.
Il nous tend une feuille de papier. Chacun peut y lire :
22 bis rue des Castors, appartement 3.
– Il y aura de la bière et des jus de fruits dans le frigo ;
du chocolat et des gâteaux dans le buffet. Surtout, une
fois arrivés dans l’appartement, n’ouvrez pas les volets et
n’allumez pas les lumières dans les chambres, restez dans
le salon ou la cuisine. Il y a des bandes dessinées sur les
étagères. J’arriverai très tard dans la nuit, ne m’attendez
pas pour vous coucher.
Il conclut par :
– Avez-vous des questions ?
Nous sommes si intimidés que personne n’ose parler.
L’oncle est sur le point de nous quitter quand Max lui
demande quel sera son rôle.
– Toi, tu ne bouges pas de chez toi, je passe te chercher
vendredi soir pour te conduire au car. D’autres
questions? Non? Alors salut, les mômes, à vendredi.
Il se dirige vers la sortie aussi rapidement qu’il est
arrivé, se ravise, refait les quelques mètres qui le séparent
de la table, boit cul sec le reste de son verre et repart.
Il est resté à peine dix minutes, mais le charme de cet
oncle bizarre agit encore. Nous avons à peine entamé
nos verres de blanc. Max, le premier, prend la parole. Il
nous demande si nous avons bien compris ce que nous
devons faire (évidemment). Il partage l’argent en quatre
parts égales et tire au sort les équipes de deux. Je serai
avec Michel. Un second tirage nous désigne bons pour
l’autocar. Je proteste : j’en ai déjà marre de mes trajets
journaliers. Max et Jean-Yves acceptent de changer. Nous
partirons donc par le train.
Le reste de la semaine est consacré à trouver une
excuse pour convaincre nos parents.
La semaine nous paraît très longue, les cours s’égrènent
au rythme lent des syllabes monocordes, mais
chaque récréation est l’occasion de nous replonger dans
ce que nous appelons le voyage. Michel a trouvé une
excuse pour s’absenter de chez lui grâce à Max. En effet,
celui-ci a rédigé une lettre dans laquelle ses parents invi-
tent Michel à passer les samedi et dimanche chez lui. Les
parents de Michel ont accepté.
Quant à moi, il m’a suffi d’invoquer une compétition
de handball à Rennes pour que mes parents ne s’intéressent
pas trop à cette absence. Je leur ai dit que je serai
logé chez Hervé, l’oncle de Max, ce qui est partiellement
vrai. Max, de son côté, a dit à sa mère qu’il m’accompagnera
chez un oncle à moi. Ainsi Max et moi avons un
alibi plausible à présenter à nos vieux. Quant à Jean-Yves,
il est plus ou moins libre d’agir à sa guise, le veinard.
Seize heures, vendredi, il ne manque plus que Jean-
Yves. Son dernier cours est avec Picard. C’est un prof qui
aime bien déborder. On n’a jamais su si c’est par fayotage
ou par conviction pédagogique. Mais pour l’instant, on
s’en fout et il nous fait chier. On est pressés et ce con de
prof qui est en train de martyriser trente copains avec ses
locutions british, il nous emmerde ! Heureusement, un
paquet d’attardés franchit le portail de sortie. Jean-Yves
est dedans.
– Quel con, ce Picard, Josette n’avait pas appris son
texte et il a retenu toute la classe cinq minutes.
– Ça fait rien, on y va tout de suite, dit Max.
D’habitude, notre bande est plutôt joyeuse, mais là,
nous marchons en silence. À ce rythme, il ne nous faut
pas longtemps pour aller au port. Le Trident est amarré
au quai devant le restaurant La coquille. Nous hésitons à
monter à bord. Des hommes travaillent sur le pont. Max
se décide le premier, fait quelques pas sur l’échelle de
coupée. Un des hommes de l’équipage le hèle. On se
regarde, Max nous regarde... J’ai peur et je suis sûr que
c’est pareil pour mes trois copains. Du quai, je crie :
– On voudrait voir le second.
Le marin nous regarde un bon moment, puis disparaît
dans le thonier. Après quelques minutes, un autre
homme revient avec lui.
Le nouveau venu est petit, frêle, âgé, tout ridé.
– Qu’est-ce que vous me voulez ? nous crie-t-il.
Max répond que nous venons de la part de son oncle.
L’homme sourit légèrement et nous donne l’ordre de
monter à bord. On s’attend à être reçus dans sa cabine
ou dans la salle à manger, mais il se dirige vers la salle des
machines.
Nous descendons une échelle casse-gueule au possible
avant de nous retrouver sur un treillis métallique.
Un tube de gros diamètre sert de main courante.
On surplombe deux groupes diesel. Le second dit au
mécanicien de monter sur le pont et de fermer la porte
coupe-feu. Une fois celui-ci sorti, il prend une clé dans sa
poche, ouvre une boîte rouge marquée INCENDIE. Il
coupe certains circuits afin de ne pas déclencher les
alarmes, puis se dirige vers un des moteurs. Il se place
devant l’extincteur adjacent, déconnecte les différents
câbles qui le relient au groupe et entreprend de le
démonter. Après avoir dévissé la partie supérieure de
l’appareil, il sort un paquet gros comme une cartouche
de cigarettes. Il remonte l’extincteur et recommence
l’opération sur l’autre moteur. Je pense qu’il en a terminé;
pas du tout ! Il démonte aussi les deux extincteurs
situés au-dessus des réservoirs.
Tout cela sans dire un mot. Le temps nous semble
long. Enfin, il tend à chacun de nous une des quatre
boîtes qu’il a récupérées. Je me demande ce qu’il y a
dedans. C’est assez lourd, environ un kilo. Je n’ai pas le
loisir d’en savoir plus, car il nous intime de sortir. Je ne
suis pas fâché de me retrouver à l’air libre.
Avant de partir, alors que nous sommes encore sur le
pont, le second nous regarde bizarrement, tourne la tête
vers l’avant du bateau en tendant vaguement un bras vers
la proue. Le bras retombe avant d’avoir fini son mouvement.
Le relief sonore d’un long soupir du marin annonciateur
d’une prise de parole fait que nous attendons
avant de prendre congé. Il nous regarde tour à tour dans
les yeux avant de déclarer :
– C’est-y pas malheureux, un si beau navire qui part à
la casse ! C’était sa dernière marée. Il va être remplacé
par un senneur de plus grande capacité de pêche, et moi
j’pars à la r’traite.
De nouveau un long soupir, nous ne savons pas quoi
dire ou faire. C’est lui qui met fin à notre supplice par un
tonitruant :
– Allez, cassez-vous, les jeunes !
Il nous tourne le dos comme pour oublier cet instant
de faiblesse.
Nous prenons congé du marin sans échanger plus de
paroles, puis nos pas nous dirigent vers la gare routière.
Comme elle est très peu distante, nous décidons de faire
le trajet ensemble jusqu’au bout. Arrivés à Quimper,
nous nous séparons comme convenu pour gagner
Rennes.
Le voyage, aussi bien en train qu’en car, se passe sans
histoire. C’est nouveau pour nous de voyager ensemble
en faisant semblant de ne pas se connaître.
Nos pas résonnent dans une rue étroite bordée de
vieux immeubles assez hauts. Nous avançons jusqu’au
numéro indiqué de la rue des Castors. Finalement l’appartement
de l’oncle est facile à trouver, car il se situe
près de la gare centrale de la capitale bretonne.
Je me demande en montant le vieil escalier à quoi va
ressembler le nid d’un vieux célibataire. On arrive enfin
au troisième étage de l’immeuble. Une porte à droite,
une porte à gauche... c’est celle de gauche. Soudain, une
main me happe l’épaule et me force à me retourner.
C’est Michel.
– On est vraiment con, on n’a pas la clé.
– Merde, c’est vrai !
– Qu’est-ce qu’on fout ? me demande-t-il.
– On attend Max et Jean-Yves, peut-être qu’ils en ont
une.
– Ça m’étonnerait, enfin y’a que ça à faire. On va au
café se boire une bière ? Il y en a un juste au coin de la
rue. On n’aura qu’à surveiller l’entrée de l’immeuble et
on les verra rentrer.
– Il faudrait peut-être pas. Rappelle-toi, on ne doit pas
attirer l’attention. Si on fait plusieurs allées et venues, le
voisin et le serveur vont nous remarquer.
– Et si le gus de la porte en face nous voit assis sur le
palier, tu ne crois pas qu’il nous remarquera ?
– Ouais ! T’as raison. Merde ! La lumière, quelle saloperie
de minuterie !
– Chut, tais-toi, il y a quelqu’un dans l’escalier.
La lumière se rallume. On se regarde, inquiets. Le
bruit régulier sur les marches se rapproche. On devine
que la personne vient d’atteindre le deuxième. On voit
un jeune homme apparaître dans la cage d’escalier. C’est
un gars blond d’à peu près vingt ans. Il porte un
ensemble en jeans cradingue et des pataugas dans les
pieds. Un collier avec le triskel breton bat la breloque sur
sa frêle poitrine. Il n’en finit pas de grimper. Lorsque ses
deux tatanes sont sur le palier, le gars nous surplombe
d’au moins trente centimètres. On est drôlement impres-
sionnés. D’autorité, il se dirige vers la gauche, sort une
clé de sa poche et déverrouille la porte. Il l’ouvre en
nous regardant.
– C’est vous, les mômes de Concarneau?
– Oui, dit Michel.
Je suis vexé par la façon dont il nous a nommés.
– Entrez.
L’appartement est assez luxueux et contraste avec le
reste de l’immeuble. Il n’y a pas de hall d’entrée. On se
trouve directement dans le salon. Au fond à droite, un
bar derrière lequel on devine la cuisine ; avant d’y accéder,
il faut contourner trois fauteuils et un canapé de
cuir rouge. Sur le côté gauche de la pièce, trois portes
font face à une grande baie vitrée ; ouverture qui est pour
l’instant obscurcie par des volets métalliques. Une fois
arrivés dans la cuisine, on découvre une pièce très
moderne aux éléments intégrés. Une sorte de passage, à
l’opposé du bar, donne sur une petite salle à manger. Le
grand blond est plié en deux dans la cuisine. Il se relève,
une bière à la main. Michel et moi sommes accoudés au
bar. Je me demande qui est ce grand type et ce qu’il fout
ici.
– Vous en voulez une ? dit-il en levant sa cannette.
– Ouais.
Il replonge vers les profondeurs réfrigérées en disant :
– J’m’appelle Erwan (il se relève, une cannette dans
chaque main). Je suis un ami d’Hervé.
Les bouteilles perdent leur capsule et se retrouvent
dans nos mains.
– Il m’a dit de passer vous ouvrir et de vous rappeler
qu’il ne faut pas toucher aux volets, ni aller dans les
chambres. D’accord, les mômes ?
– Ben ouais, on sait, répond Michel.
– Alors, je me casse, je n’ai plus rien à foutre ici (il
repose sa cannette vide et se dirige vers la porte). N’oubliez
pas de refermer derrière moi.
Il a à peine fini sa phrase que la sonnerie retentit. On
découvre Jean-Yves et Max dans l’encadrement.
Merde, me dis-je, Michel et moi n’aurions pas pensé
à sonner et on aurait attendu comme des andouilles l’arrivée
de nos copains.
– Ne restez pas plantés là, il y a des bières dans le
frigo, dit le blond évaporé. Allez, salut les mômes, complète-
t-il.
Nos deux copains regardent la porte se refermer et
viennent vers nous.
– Qui c’est, ce charlot ? demande Max.
– Erwan, un copain à ton oncle.
– Plutôt bizarre comme mec, il marcherait à voile et à
vapeur que ça m’étonnerait pas, dit Michel.
– Oh toi, depuis que tu as été pris en stop par un
pédé, tu en vois partout.
– Jean-Yves a raison, dit Max. N’empêche que cette
fois, tu as peut-être vu juste.
– Moi, je m’en fous, heureusement qu’il était là pour
nous ouvrir la porte, et il a été assez sympa pour se barrer
tout de suite. Bon, on ne va pas passer toute la soirée
à parler de lui.
Michel, qui a ouvert le frigo, clôt la conversation en
disant :
– Il y a un pack de vingt-quatre bières, il en manque
cinq, reste dix-neuf à partager en quatre. Quatre fois
quatre : seize, reste trois pour ton oncle.
– Correct. Je prends les quatre miennes et je les mets au
freezer pour qu’elles soient plus froides. Les « ceusses » qui
veulent en faire autant se déplacent. Vu que j’ai de
l’avance, je choisis en premier les bandes dessinées. Pas
d’objection ?
– Hé, t’es pas chié !
Mais comme Max commence immédiatement son
programme, il le mène jusqu’au bout. Ainsi, on a le
deuxième choix en BD.
La soirée se déroule calmement, on est un peu fatigués
du voyage et beaucoup par l’alcool. Nous grignotons
les gâteaux secs. À force de lire, les yeux nous brûlent
et notre tête tourne. Soudain, on voit Max relever
brusquement la tête. Le mouvement nous tire de notre
torpeur. Il nous regarde d’un air interrogateur :
– Il n’y en a pas un qui s’est demandé ce que l’on
transportait ?
– Si, répondis-je. J’ai eu envie d’ouvrir le paquet, mais
je me suis dit que cela ne me regardait pas.
– Pareil pour moi, dit Michel.
– Et nous, conclut Jean-Yves, on n’a pas osé.
– Et si on en ouvrait un maintenant ? propose Max.
Après tout, mon oncle ne nous l’a pas interdit.
– Je crois que s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il a confiance
en nous.
Mes trois copains se tournent vers moi. Visiblement
mon raisonnement les a ébranlés. Je continue :
– Et puis entre nous, il ne faut pas être sorti de Saint-
Cyr pour deviner ce que l’on a transporté.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Tout simplement que l’on a transporté de la
drogue.
– Hé, t’es fêlé !
– Alors, pourquoi les paquets étaient-ils si bien planqués
? Pourquoi le second a-t-il fait sortir le machiniste ?
Mes trois copains ne disent rien. Soudain Jean-Yves
prend un paquet et déchire le papier qui l’enveloppait.
Un sac de plastique transparent laisse voir un bloc uniforme
de couleur foncée. Il éventre le pochon et une
multitude de petites plaquettes marron s’étalent sur la
table. On en prend chacun une. Cela ressemble à du
tabac compressé et séché. Les tablettes s’effilochent sous
la pression de nos doigts.
– Qu’est-ce que c’est ? demande Michel.
– Sûrement de la drogue, répond Max.
– Merde, on est des trafiquants alors, murmure Michel.
Nous restons longtemps à contempler ce tas sombre
sur la table du salon. Cela nous fait un drôle d’effet de
voir toute cette drogue. Je ne sais pas à quoi pensent mes
copains, mais la honte m’envahit rapidement. Mes
parents m’ont déjà plus ou moins mis en garde contre ce
fléau. Grâce à eux, j’en connais les dangers. Ils m’ont fait
lire : Il n’y a pas de drogué heureux, du docteur Olivenstein.
Dans son excellent bouquin, le brave toubib explique
que, sans les effets d’accoutumance et de destruction de
l’organisme, la drogue est quelque chose de formidable.
Seulement, il s’étend tellement sur le côté néfaste du
produit, qu’à la fin du livre, on n’a pas du tout envie d’en
consommer.
Heureusement pour moi, la honte et le livre s’estompent
pour faire place à une curiosité bien compréhensible.
J’ai déjà fumé des cigarettes ou pris des cuites, mais
c’est la première fois que je peux goûter ce fameux
tabou.
Peut-être que mes copains font le même cheminement
de pensées. Jamais je ne le saurai. En tout cas, personne
ne soulève de protestations, lorsque Max propose
de faire du thé et de laisser l’herbe infuser. Lorsque la
casserole fumante verse le liquide ambré dans ma tasse,
je sens un frémissement m’envahir. Mes lèvres se portent
au breuvage. Je l’avale à petites gorgées. Mes copains
font la même chose, on se regarde et l’on boit. Au fur et
à mesure que les tasses se vident, la déception se lit sur
nos visages. C’est donc cela, la drogue ! Très peu de
chose en vérité.
Dix minutes s’écoulent et des sensations nouvelles
apparaissent. C’est d’abord la perte du toucher aux
extrémités et une perte d’équilibre plus ou moins prononcée.
Ensuite c’est une sensation de chaleur et de
quiétude. Visiblement, mes copains ressentent la même
chose que moi, on rigole, on est euphoriques. Je ne sais
plus de quoi on parle, Max raconte sans doute sa nouvelle
conquête ; Michel fait semblant de l’écouter, Jean-
Yves parle de la maîtresse de son père ; je m’en fous, car
une photo représentant un visage de femme en surimpression
d’un paysage marin m’attire imperceptiblement.
Je me lève du canapé où j’étais avachi et me dirige
tant bien que mal vers la photographie. Un poème est
écrit sous le visage.
Les yeux amande claire me fixent. Un sourire triste
me tend les lèvres. Cette fille est belle, une beauté indescriptible,
pas une beauté racoleuse dont on se lasse. Non,
jolie comme un cristal de neige, unique et éphémère.
Magie de la photographie qui fige l’instant. Heureux
photographe d’un tel modèle. Elle peut avoir dix-huit ou
vingt ans, sa coiffure ingénue et brouillonne lui donne
un air insolite, ensorceleur. Le fond agité de la mer, les
vagues qui s’écrasent contre la côte, le ciel chargé de
lourds nuages contrastent avec sa candeur. Images fortes.
Belle oeuvre…
Mais pourquoi ce poème? Pour qui ce poème? Je
l’aime déjà, je l’ai toujours aimée, c’est elle que j’attends.
À qui a-t-elle écrit cela ?
Si l’homme qui lui a inspiré de si jolis vers se trouve
dans cette pièce, je l’écrase, l’anéantis, lui explose la tête.
Cette fille m’appartient, elle ne peut aimer que moi.
C’est évident. Et surtout cette inscription : À Cathy…
Je dois sombrer dans le sommeil en pensant à elle, car
je ne me souviens plus de rien après l’avoir vue...
Max me tient la tête et Jean-Yves me verse de l’eau
dans la bouche. La sensation de fraîcheur achève de me
remettre sur pied. Michel est en train de dégueuler dans
l’évier. Je me redresse et de violentes nausées me
secouent l’estomac. Je refrène mon envie de rendre tant
bien que mal, plutôt mal d’ailleurs, car la vue et l’odeur
de la pièce me poussent à rejoindre Michel. Une fois mes
besoins accomplis, je m’essuie avec un torchon qui traînait
par là. Je me retourne vers mes copains et c’est à ce
moment que je remarque l’oncle de Max. Il est assis dans
un fauteuil, son visage reste impassible. Je détourne rapidement
mon regard du sien, car j’ai un peu honte de ce
qui s’est passé.
Michel vient s’asseoir à côté de moi sur un tabouret
du bar. Il se tient le ventre. Apparemment, Jean-Yves et
Max ont mieux supporté le choc que nous deux.
– Alors, les mômes, ça va mieux ? questionne l’oncle
de Max.
Je marmonne un « oui » incompréhensible.
Il éclate de rire.
– Eh bien, si ça va, je vous invite au restaurant.
– Dîner, mais quelle heure est-il donc ?
Devant mon incrédulité, il sourit avant de dire :
– Vingt heures.
Il nous conduit alors dans un restaurant assez chic
du centre de Rennes. Je sais qu’il est chic car les serveurs
et les serveuses portent tous le même costume.
Notre serveur tient sa main droite à la façon napoléonienne
avec un liteau sur l’avant-bras. Au début je
croyais qu’il était pédé mais il paraît (d’après l’oncle de
Max) que c’est simplement leur façon de faire. Ils
appellent ça le sens du commerce ; disons que le nôtre
est un bon commerçant. L’oncle de Max est apparemment
connu dans ce lieu, beaucoup de clients le saluent
et il leur répond d’un clignement des yeux. Mais reste
discret dans ses gestes.
On est assis autour d’une table ovale, à l’angle gauche
de la salle. Le serveur qui prend la commande masque le
couloir d’entrée, si bien que je ne vois pas venir l’homme
qui s’assied à la place vacante de notre table. Je n’ai pas
de mal à reconnaître l’évaporé qui nous a ouvert l’appartement
: Erwan. Il s’assoit à gauche de l’oncle, ne dit
rien, nous dévisage un à un, puis regarde sur sa droite.
L’oncle détourne ses yeux. Le serveur a fini de prendre
la commande et repart en dodelinant du cul.
– Après le repas, je vous emmène en boîte. D’accord,
les mômes ?
Pas de réponse, il faut dire qu’on est encore un peu
vaseux.
– Eh bien, quel entrain !
Toujours pas de réponse.
– Qu’est-ce qu’il vous arrive ? Vous êtes malades ?
– Non, dit Max.
– Ça ne vous plaît pas d’être ici ?
– Ce n’est pas le fait d’être ici qui ne nous plaît pas,
dit Michel.
L’oncle et Erwan échangent un regard furtif.
– C’est quoi alors ? demandent-ils.
Pas de réponse. Enfin Jean-Yves brise la glace.
– Moi, ce qui ne me plaît pas, c’est d’avoir transporté
de la drogue.
– Moi aussi, dis-je.
Michel et Max sont de notre avis. Jean-Yves continue
sur sa lancée :
– Vous auriez pu nous dire ce qu’on transportait. On
risquait de se faire prendre et d’aller en taule sans rien
savoir.
– Mon pauvre garçon, si je t’avais prévenu, jamais tu
n’aurais accepté. Et puis vous ne risquiez rien, car si je
vous ai demandé ce service, c’est parce que la filière normale
est surveillée par les flics. Erwan s’est fait arrêter à
la sortie de Scaër et sa voiture a été entièrement fouillée.
Vous avez donc pu passer sans encombre une petite partie
du stock. C’est une expérience réussie.
– Qu’a-t-on transporté ? demandai-je, curieux de
connaître la nature et la quantité de la drogue.
– Du cannabis.
– Il y en a beaucoup ?
– Tu es trop curieux.
La colère me monte au nez. « Trop curieux » ! On
prend des risques pour ce vieux con, et il veut me chambrer.
– Écoutez, m’sieur…
– Non, pas de monsieur entre nous, appelle-moi
Hervé, cela sera plus sympa. Mais te fatigue pas ; je sais ce
que tu veux dire, que je suis un salaud qui a profité de
votre incrédulité. D’accord, je plaide coupable. Je suis
aussi le dernier des dégueulasses parce que maintenant
je ne veux pas vous répondre.
Le serveur apporte les apéritifs ; cela calme un peu
l’ardeur d’Hervé. Il boit une gorgée de son bloody mary
et reprend :
– Il faut vous mettre à ma place. Puis-je avoir
confiance en vous ?
– On te l’a prouvé, dit Max.
– Ouais, dit Michel, on lui a prouvé. Mais maintenant,
je m’en vais car j’en ai marre. Vous venez, les gars ? Laissons
ces trafiquants à leur sale boulot.
– Dis donc, jeune homme, elle n’était pas bonne, la
dose, hier soir ?
Michel devient rouge et ne dit plus rien. Personne ne
trouve à répondre à cette pique d’Hervé. La suite de la
conversation, une fois Michel de nouveau assis, est dominée
par Hervé et Erwan. Ils nous expliquent que, d’après
eux, il n’y a pas de différence entre la drogue et le vin ou
les cigarettes. Ils nous disent que le hasch ne provoque
pas de phénomène d’accoutumance, alors que les
drogues légales (c’est comme cela qu’ils appellent l’alcool
et le tabac) créent une dépendance souvent catastrophique
pour le sujet. Nous essayons de résister à cette
avalanche de paroles, mais nos protestations sont emportées
par la verve des deux narrateurs. Ils nous apprennent
que l’argent récolté par la vente est destiné en
grande partie aux paysans qui cultivent le cannabis. Les
commanditaires de l’importation (pour ne pas dire les
trafiquants) se contentent d’une infime partie des bénéfices.
À la question de Michel :
– Qui est-ce qui te commande ?
Hervé sourit.
– Cela ne te regarde pas. Dans notre organisation, on
connaît juste son supérieur immédiat et son subordonné
le plus proche. Par exemple, je commande Erwan et lui
commande une équipe de revendeurs. Je reçois également
mes ordres d’un autre homme.
– Celui du bateau ? demande Max.
Hervé marque le coup, mais se reprend très vite :
– Non, ce n’est pas lui. Je vous ai dit que cela ne vous
regarde pas.
Un regard complice nous unit tous les quatre. Hervé
le remarque, car il insiste de nouveau :
– Ce n’est pas lui. Le commandant du bateau ne fait
pas partie de l’organisation. C’est un vieux copain à qui
j’ai demandé un service. De plus, cette filière d’importation
n’existe plus, car le bateau a effectué son dernier
voyage. Quant à savoir qui est mon supérieur, je ne veux
plus en entendre parler. Compris ?
On acquiesce de la tête.
Le serveur apporte la carte et nous choisissons.
J’avoue que, devant tant de promesses, j’ai oublié pas mal
de choses, en particulier que je suis à côté de trafiquants
de drogue. Alors, au début, je n’osais pas commander et
puis c’est comme une sorte de défi : je choisis ce qui est
le plus cher.
Quand le serveur dépose une demi-langouste devant
moi, je n’en crois pas mes yeux. De la langouste… Papa
en avait pêché une il y a longtemps. Elle était petite et il
avait fallu la partager en quatre. On n’en avait pas eu
gros chacun mais j’ai encore la sensation de cette texture
si délicate, qui s’écrase sous la pression conjuguée de la
langue et du palais, en laissant éclater un parfum subtil
et merveilleux. Cette fois, la demi-langouste est pour
moi. Je la regarde, sa garniture la met en valeur. Poliment,
je patiente jusqu’à ce que les autres soient servis.
À ce moment-là, j’ai oublié l’oncle Hervé et la drogue. Je
pense à mon père, si fier de sa pêche. Je le revois tenant
le crustacé entre ses gros doigts. Ma mère, émerveillée,
et Thierry s’en foutant éperdument. Le parfum plein le
palais, j’écoute d’une oreille discrète les commentaires
d’Erwan:
– Écoutez, les gars, cela ne sert à rien de vous creuser
les méninges pour connaître le supérieur d’Hervé. Je
peux juste vous dire qu’il est très important dans l’organisation
et que le réseau que nous dirigeons a le meilleur
chiffre d’affaires de la Bretagne. Je ne dis pas ça pour
vous en mettre plein la vue, simplement parce que c’est
la vérité, pas vrai, Hervé ?
– Erwan a raison, tout marche très bien et c’est en
grande partie grâce à moi.
– Pourquoi nous raconter tout ça ? On s’en fout ! dit
Max.
Son oncle est surpris.
– Il faudrait savoir, dit-il, tout à l’heure vous me pressiez
de questions et maintenant vous ne voulez plus
connaître les réponses. Alors que fait-on ? On continue à
manger en parlant d’autre chose ou bien je vous raconte
tout.
– Raconte, dit Jean-Yves.
– En voilà un qui sait ce qu’il veut. Je disais donc que
tout marche très bien et que les grands patrons sont
contents de nous. Ils sont tellement contents qu’ils
acceptent une de mes initiatives pour pouvoir engager
quelques gars. Les gus ainsi embauchés leur serviront
pour une mission de confiance future. C’est à cet instant
que vous intervenez. Je vous ai dit tout à l’heure que vous
aviez transporté une partie de la drogue pendant qu’Erwan
servait d’appât avec l’autre partie. En vérité, c’était
un essai. Erwan s’est bien fait arrêter par les flics à Scaër
et sa voiture a bien été fouillée, mais il ne transportait pas
de drogue. C’est moi qui avais le reste et j’étais à bord du
bateau lorsque vous vous y êtes rendus. J’ai pu ainsi admirer
votre mutisme et votre intégrité. En deux mots, vous
avez passé le droit d’entrer dans l’organisation. Il faut
dire que Max a guidé mon choix.
– Moi? dit Max, surpris.
– Oui toi, depuis le temps que tu me parlais de ta
bande de copains, j’ai eu envie de les connaître et de les
mettre à l’épreuve. Apparemment, Max ne m’a pas
menti et vous êtes des gars bien et vous me plaisez. C’est
pourquoi j’ai proposé vos candidatures à mes supérieurs.
Ils m’ont donné carte blanche pour le nouveau boulot
que j’organise.
– Eh, doucement ! dis-je. Je n’ai pas envie d’être trafiquant
de drogue.
– Moi non plus, dit Michel.
Jean-Yves se range de notre côté, Max n’ose rien dire
de peur de contrarier son oncle.
– Il ne s’agit pas d’être des trafiquants de drogue, l’organisation
vous offre un autre avenir. Il s’agit de transporter
n’importe quoi et n’importe où. Par exemple, la
semaine prochaine, un de mes gars ira convoyer un
mousquetaire-club en Angleterre. En vérité, il aidera un
homme à quitter la France.
– Sans doute un criminel ? remarque Jean-Yves.
– Non, juste un gars qui a volé trente-cinq coffres de
la Société Générale de Paris et qui vient de s’échapper
après cinq années de taule. Il a de quoi payer, alors on
peut l’aider.
– Bravo, s’il n’avait pas eu de fric, vous l’auriez laissé
dans la merde ? ironise Jean-Yves.
– Écoute, gamin, son argent va couvrir les frais de
l’opération, notre salaire, et servir à libérer des copains
qui sont en taule. Alors, tu vois bien que l’on ne laisse pas
tomber les sans-argent.
Le serveur s’approche de la table :
– Puis-je débarrasser ?
Les hochements de la tête lui font comprendre qu’il
peut. Il le fait. Il revient rapidement un plateau dans les
mains, distribue les quatre premières assiettes et
retourne en se dandinant vers les cuisines. Il réapparaît
une assiette dans chaque main et un sourire fixé à jamais
sur sa gueule de con. J’ai beau me dire que son métier est
d’être aimable, je ne peux m’empêcher de penser que
cette face de rat est un enfoiré de première. En tout cas,
enfoiré ou pas, il vient de déposer devant moi un tournedos
Rossini qui hume bon les truffes. Je n’ai jamais
mangé ce plat, mais je me souviens d’un film où un bel
homme commandait un tournedos du même nom. L’acteur
machouillait son bout de viande en poussant des
gloussements de satisfaction. Il avait l’air ridicule, mais le
plat, lui, avait l’air rudement bon.
Une fois le serveur parti, Hervé reprend :
– Je disais donc que l’organisation ne laisse pas tomber
ses propres gars. On n’est pas des salauds, on est hors
la loi, ça, c’est vrai ; mais après tout, qui ne l’est pas ?
Vous, lorsque vous volez des bouteilles consignées dans
les casiers de l’épicerie et que vous vous les faites rembourser
par un autre commerçant. Vous, quand vous
siphonnez de l’essence dans les bagnoles des profs pour
vos mobylettes. Tout ça, c’est du vol, pas le même, bien
sûr, mais c’est du vol. Le gars qui travaille toute la journée
devant une machine, dans une usine, ne croyez-vous
pas que son patron lui vole sa vie ? Le gars qui trime tous
les jours pour gagner une misère, alors que d’autres possèdent
tout sans rien, est-ce normal?
– Non, dis-je. Ce n’est pas normal.
– Il faut que cela cesse. Nous, on veut changer la
société. On veut être les Robins des bois du XXème siècle.
Tout ce qui peut nuire à l’impérialisme d’État, nous
sommes prêts à l’accomplir. Vous parliez des trafiquants
de drogue, savez-vous que le plus grand des trafics de
drogue est orchestré par l’État ? Il gagne soixante-quinze
pour cent sur la vente d’alcool et de tabac commercialisés
en France, nous, on prend dix pour cent sur le prix
de vente du cannabis. Dans tous les autres domaines,
l’État appose sa griffe. Par exemple, il est interdit d’enseigner
le breton dans les lycées, le remembrement finistérien
est effectué par des géomètres qui n’ont jamais
foutu les pieds dans nos contrées. Ces messieurs travaillent
sur plan (il prend son verre et le vide d’un coup).
Je pourrais vous citer d’autres exemples à la pelle. C’est
cela, l’organisation : tout faire pour emmerder l’État. Je
suis le chef sur Rennes. J’ai des ordres qui viennent de
plus haut, mais libre à moi de les refuser ou de les accepter.
Je suis libre et j’emmerde la société.
Au début du repas, je comparais Hervé à un salaud et
je le considérais comme un moins que rien, maintenant
je ne sais que penser, surtout après sa dernière phrase.
Tout bien réfléchi, il a raison, il est libre, plus libre que
mon père en tout cas, plus libre que n’importe quel
parent de n’importe quel copain. À cause de son monologue,
mon tournedos est froid. Je me dépêche de le
manger. Apparemment, les autres font comme moi.
Le serveur se radine. Il doit trouver que nous sommes
trop longs. Voyant que personne n’a fini, il négocie un
magnifique virage et se retrouve dos à nous ; qu’est-ce
qu’il roule du cul !
– Maintenant vous savez ce qu’est l’organisation, dit
Erwan. Libre à vous d’adhérer à notre cause, mais si vous
ne le faites pas, on vous demande le silence. Compris, les
mômes?
– Tu parles si on a compris, dis-je.
Je conserve mon air fanfaron, mais au plus profond
de moi, je suis troublé, un peu flatté même par cette
marque de confiance.
– C’est bien beau, dit Max, mais où cela nous mène-til
? Nous, on est au collège, et je ne vois pas très bien ce
que nous venons faire dans ton organisation.
Hervé sourit à la réflexion de son neveu et lui dit :
– Ce n’est pas mon organisation et vous en faites partie
car vous avez rempli votre première mission. Si nos
idées vous plaisent, vous pourrez participer à d’autres
actions.
– C'est-à-dire ? demanda Max.
– On vous confiera souvent du portage de documents
ou de divers objets. Vous ne pourrez pas être inquiétés
par les flics, ni par vos parents, car nous avons pensé à
tout.
J’admirais le professionnalisme.
– Le prochain voyage que vous ferez sera sous le couvert
du CCK de Pont-Coblanc.
Devant notre air incrédule il précisa : Le Club de
Canoë Kayak de Pont-Coblanc.
– Vous en serez licenciés. Ainsi vos parents vous laisseront
sortir les fins de semaine. De plus, ce club propose
plusieurs sports, vous pourrez ainsi avoir des excuses en
fonction des véritables calendriers des fédérations. Le
président du club couvrira toutes vos sorties et répondra
à toutes les demandes de vos parents.
– Mais pourquoi vous donnez-vous tant de mal ?
demande Michel. Il serait plus facile de confier vos missions
à des gens de votre organisation.
– Oui, mais il faut des personnes vierges. C’est-à-dire
qui n’ont pas de passé, aussi bien policier que politique.
Comprenez-moi, si vous aviez été des activistes dans un
groupe politique ou si vous aviez été pris par des flics
pour une connerie quelconque, vous auriez été trop facilement
identifiables, alors que là, vous correspondez
exactement au profil demandé. Vos licences du club
seront prêtes la semaine prochaine, mais je ne pourrai
vous les apporter à Concarneau que dans quinze jours.
Vous avez donc deux semaines de réflexion. Pensez-y bien.
D’un côté, nous, c’est-à-dire une vie palpitante qui ne vous
empêchera en rien de continuer votre existence comme
vous le faites maintenant, de l’autre, une perspective de
vie laborieuse de prolos. Et ce, jusqu’à la retraite.
Un grand silence salue sa dernière phrase. Chacun
reste perdu dans ses pensées. Les idées s’entrechoquent
dans ma tête. Je me doute que rien de bon ne sortira de
mes réflexions ce soir. Les autres doivent être au même
point, car le silence se prolonge. Seul le son des couverts
contre les assiettes anime l’assemblée. Hervé mange vite,
à grands coups de fourchette réguliers. Il mastique
chaque bouchée d’un écrasement de maxillaires et passe
à la suivante sans relever les yeux. Il n’y a plus que lui qui
mange, froid d’ailleurs.
Le serveur s’approche imperceptiblement de la table,
dès qu’Hervé a posé sa fourchette. Il se précipite sur nos
assiettes, les empile sur son avant-bras et vire vers la cuisine.
Il revient avec une pile d’assiettes plus petites et un
plateau de fromage. Il n’y a presque plus de clients. À la
façon dont il dépose son chargement, on comprend qu’il
désire se coucher.
– Eh, Jacques, ne sois pas fâché, on ne va pas tarder à
partir, lance l’oncle de Max.
– Vous le connaissez ?
– Bien sûr, c’est le petit copain d’Erwan! Et depuis
que je viens manger ici, c’est presque ma copine.
Il ponctue sa phrase par un rire sonore.
– Oh, ça va ! grommelle Erwan.
Finalement nous avions raison. Erwan est une pédale.
Le repas se termine rapidement et Hervé nous
emmène en boîte. On fume du cannabis dans de bonnes
conditions, car Hervé nous montre comment faire et surtout
comment ne pas dépasser trop rapidement notre
capacité. On regagne son appartement vers trois heures du
matin dans un état euphorique. À mi-soirée, Erwan nous
avait quittés. Peut-être était-ce pour retrouver Jacques…
Je ne suis pas fâché de me glisser dans les draps. Visiblement
la drogue plus l’alcool bu dans la société m’ont
exténué, je rêve à la photographie de Cathy.
Dès notre réveil le lendemain, Hervé nous conduit à
la gare. Le retour est sans histoire. Mon père me retrouve
à la gare de Quimperlé, les autres continuant jusqu’à
Quimper. Il me presse de questions pour savoir si le
week-end s’est bien déroulé. Officiellement je joue dans
l’équipe A de handball du collège et nous avons gagné
en huitième de finale du championnat académie ASSU.
J’invente un déroulement de match car mon père
s’intéresse à mes résultats sportifs, bien plus d’ailleurs
qu’à mes résultats scolaires. Après l’avoir gavé de performances
et le voyant de nouveau plongé dans ses pensées,
je peux enfin me retirer pour penser calmement à la
décision à prendre.
J’en conclus que l’oncle de Max a raison en disant
qu’il nous offre une vie exaltante qui ne nous empêcherait
en rien de continuer à vivre comme avant. Partant de
ce principe, je décide d’aider Hervé ; après tout, les flics
et la bonne société bien pensante ont enfanté des armes,
des prisons, des meurtres, de la violence... alors, pourquoi
n’essaierions-nous pas d’en changer quelque
chose ? Du moins en Bretagne, cela serait un début.
– Tu descends ouvrir le portail ?
– Oui, p’pa…
Thierry ouvre la porte d’entrée, bientôt suivi de ma
mère. Avant que je n’aie pu dire un mot, mon père
clame :
– Ils ont gagné !
Un sourire illumine le visage de ma mère. Le repas du
soir se passe dans la bonne humeur et je prétexte la
fatigue pour ne pas regarder le film du dimanche soir.
Thierry est trop jeune et il doit de toute façon aller au lit.
En rentrant dans la chambre, je pense à mes parents
restés devant le poste de la télévision. Peut-être vont-ils
faire l’amour ? Je m’endors sur cette question.