1980 le réseau (2)
Chapitre 5
Il m’était aisé d’épier Norbert car son petit appartement comportait beaucoup de baies vitrées. Muni d’un appareil d’écoute en forme de corolle, je pouvais suivre ses faits et gestes. Ce soir-là, je le vis refermer la dernière page de son livre et rester pensif. Une mouche marchait au plafond et des cris joyeux d’enfants parvenaient jusque dans sa chambre. Il habitait un deux-pièces à la périphérie de Fontenay-le-Comte. La fenêtre de sa chambre ouvrait sur la verdure d’un parc joliment arboré. Norbert n’aurait pas échangé cette vue idyllique même pour tout l’or du monde. Surtout que le printemps naissant faisait du parc l’égal d’une palette de peintre. Les fleurs égayaient les massifs et les pâquerettes parsemées dans la pelouse rappelaient aux promeneurs la simplicité des belles choses. Ce parc rappelait à Norbert les vastes étendues de son midi natal. Seule la promesse d’un emploi l’avait décidé à quitter le doux climat méridional. De la Provence, il avait rapporté l’accent chantant aux senteurs de lavande et l’optimisme propre aux gens du sud. Son travail de prothésiste dentaire l’intéressait mais ses véritables passions étaient la géologie, la politique et le canoë-kayak. Malgré son jeune âge, la sagesse et le calme dont il faisait preuve lui assuraient une marge de sécurité assez importante pour pouvoir sortir seul sur son magnifique kayak rouge. Il passait tout son temps de loisir à lire des ouvrages traitant de politiques ou à explorer des rivières. Il vivait comme un ermite. Ses collègues de travail appréciaient son sérieux professionnel mais ne comprenaient pas sa solitude. Souvent, le vendredi soir, il préparait ses affaires et partait au volant de sa deux-chevaux, le kayak sur le toit, vers une rivière ou un barrage proche de son domicile. L’hiver, il se contentait de naviguer sur la retenue d’eau du barrage de Mervent. Dès l’arrivée des beaux jours, il augmentait les distances. Souvent, une lecture guidait ses explorations du week-end. Mais il passait toujours par Nantes où il prenait systématiquement une bière au bar en face de la gare. C’est du moins le portrait que je pouvais faire de lui d’après les témoignages de ses collègues de travail et ma surveillance depuis une semaine et demie.
Le livre que Norbert venait de finir relatait l’histoire du cube du docteur Guilt paru en 1886 sous le titre Fossile Meteorite found in coal.
Ce docteur a découvert, dans une mine de charbon en Allemagne, un cube profondément encastré dans une veine de roche datant de l’ère tertiaire. Le scientifique pensa qu’il s’agissait d’une météorite mais d’autres experts dirent que l’objet était de fabrication artificielle. Norbert avait méthodiquement noté les dimensions, le poids, les particularités de l’objet car cette histoire l’avait troublé.
Comme tous les solitaires, c’était un grand rêveur, il s’imaginait découvrant, lui aussi, un objet incongru au point de défier la communauté scientifique. Rapidement, il réfléchit sur l’implantation éventuelle de mines en Vendée. Son esprit ne trouvant pas les informations souhaitées, la voix de la sagesse lui dit d’utiliser une carte détaillée. Il déplia délicatement le fin parchemin et étudia soigneusement les indications. Il cherchait un endroit lui permettant de pratiquer son sport favori et capable d’assouvir son idée. Il suivait de son doigt les méandres des voies d’eau sur la carte étalée à même le sol. Soudain, il se releva, un sourire sur les lèvres ; il avait trouvé. Un cours d’eau nommé le « Yon » passait à environ cinq cents mètres d’une ancienne carrière, elle-même aménagée en lac artificiel. Un barrage construit sur le Yon près de la ville napoléonienne créait une retenue artificielle navigable.
Il se leva, prit la clé de son box et descendit les deux étages qui le séparaient du rez-de-chaussée. Il marcha jusqu'à son garage et souleva la fine porte d’acier. Norbert installa une galerie sur sa voiture, sangla bien son kayak, mit la pagaie, sa combinaison isothermique, la tente avec son matériel, un petit sac de ciment dans une cuvette, divers objets personnels dans le coffre de l’automobile. Un dernier regard pour s’assurer qu’il n’oubliait rien. Sur une étagère de son garage, plusieurs paquets de cartons de la taille d’une boîte de sucre côtoyaient un rouleau de plastique blanc et une bobine de ficelle. Norbert choisit une boîte vide, coupa un long morceau de film plastique, prit la bobine de ficelle et remonta préparer son sac de voyage.
Un frugal repas préparé à la hâte fut absorbé dans un silence relatif car les cris des enfants jouant dans le parc redoublaient. Il souleva l’étagère inférieure de son buffet de salle à manger après avoir retiré les piles d’assiettes (beaucoup trop d’assiettes pour un garçon qui vit seul). Il prit quatre paquets de poudre blanche cachés dans le double fond de l’étagère et les plaça dans la boîte. Il entoura le tout de plusieurs couches de plastique et ficela l’ensemble comme un rôti de bœuf sur l’étal d’un boucher. Avant de replacer l’étagère, il prit cinq liasses de billets de cinq cents francs et recommença l’opération de ficelage avec l’argent.
Le lendemain, le moteur de la deux-chevaux s’ébroua de bonne heure. Le bourg de Pouillé fut passé facilement. La bourgade de Sainte-Hermine et son célèbre feu tricolore fut plus difficile à traverser. Norbert consulta sa carte routière pour éviter d’emprunter l’autoroute Bordeaux/Nantes tellement la signalisation était peu claire. Bournezeau et Fougeré furent avalés sans encombre car ils se trouvaient hors des routes fréquentées par les touristes printaniers.
Il arriva vers dix heures à La Roche-sur-Yon. Après avoir traversé la place de la Lune, il roula sur la chaussée portant le nom du Maréchal Juin. Il pouvait voir la statue de Napoléon se découper, en contre-jour, sur un ciel bleu. Il stoppa son véhicule sur le parking de la place du Théâtre, non sans avoir contourné la place Napoléon. Il marcha le long des vitrines de la rue Georges Clemenceau et pénétra dans un estaminet au décor du début de siècle. Immédiatement, il se renseigna sur les endroits possibles pour pratiquer le camping. Il apprit à son grand désarroi qu’il n’y avait pas de camping municipal, ni de camping privé d’ailleurs. Seul le terrain des gens du voyage, situé près de la décharge Sainte-Anne, pouvait accueillir les visiteurs. Cette solution ne satisfaisait pas Norbert. Il décida de se rendre au barrage de Moulin Papon et d’aviser sur place. Je le suivais de loin avec ma camionnette en espérant ne pas me faire remarquer.
Le barrage, bien intégré au site, se laissait découvrir au dernier moment, très vite Norbert comprit qu’il lui serait impossible de camper près de l’école de voile. Il chercha donc plus en direction de Dompierre-sur-Yon un endroit propice. Ses investigations le conduisirent à la Bertelière, charmant hameau situé à mi-chemin entre l’ancienne carrière et la retenue du barrage. Après avoir reconnu les lieux, il se soucia de trouver un terrain. Un vieil homme, intrigué par le manège de la deux-chevaux dans les ruelles, fut abordé par Norbert de manière courtoise. La discussion avançant, le retraité accepta que le Fontenaysien dresse sa tente pour deux nuits au fond d’un champ qui lui appartenait.
– Vous ’aurez pas chaud mon gars ! dit le vieil homme en s’éloignant.
Norbert choisit un emplacement abrité par des arbustes et retourna à la voiture chercher son matériel. La tente fut rapidement installée, le reste fut déballé et rangé avec soin. Il profita du reste de la matinée pour découvrir les versants du lac. Un paysage romantique aux dominantes vertes, aux senteurs parfumées, aux sonorités calmes le rassura quant à son choix pour le week-end. Aux alentours de midi, la faim se ravivant, il retourna à la ville pour déjeuner au restaurant.
Apres un excellent repas, il déplia sur le coin de la table une carte détaillée de la région. En corrélant ce qu’il avait vu le matin et les indications de la carte, il s’aperçut très vite que la partie navigable de la rivière était plus au sud de la ville alors que lui était au nord. C’est pourquoi il décida qu’il fouinerait aux abords de l’ancienne carrière dès sa sortie du restaurant et qu’il naviguerait le lendemain. Norbert s’offrit un cognac après son café. L’alcool parfumé, propice à la détente, lui brûlait délicieusement la bouche. Il le but à petites gorgées en regardant distraitement la salle de restaurant. Peu de clients l’occupaient. Le décor sans grande recherche attirait tous les types de clientèles. Le personnel courtois et avenant était, aux yeux de Norbert, trop âgé. Il paya et laissa un large pourboire comme pour s’excuser de ses pensées. En sortant de l’établissement, ses yeux se plissèrent sous l’effet de la luminosité. Il porta sa main en pare-soleil pour chercher du regard sa voiture. Il alla dans le quartier de la Vieille Horloge et n’eut pas de mal à choisir une compagne pour passer le début d’après-midi. Je décidai de regagner le hameau de la Bertelière afin d’être opérationnel très tôt le lendemain matin. Heureusement, car j’étais encore dans mon camion lorsque j’entendis la deux-chevaux de Norbert se garer près du lac.
Le lendemain matin, Norbert immobilisa son véhicule à quelques pas de la berge. Il surplombait l’eau d’environ quatre mètres. Plusieurs chênes enlacés de ronces bordaient le chemin qui serpentait autour de l’ancienne carrière. Ce chemin large comme un camion, partait de la route qui reliait La Roche-sur-Yon à Dompierre-sur-Yon, faisait le tour du petit lac en s’enfonçant en spirale, accroché aux flancs de pierres. La Citroën surplombait l’étendue d’eau alors que le Fontenaysien, armé d’un marteau et d’un burin, arpentait le ruban de caillou en regardant intensément la falaise qui grandissait au fur et à mesure qu’il s’approchait de la surface de l’eau.
Plusieurs grenouilles plongèrent à son approche. L’eau était très sale, oscillant entre le marron clair et le vert foncé. La circonférence du lac devait être approximativement de trois cents à quatre cents mètres. Diverses plantes poussaient ça et là sur la paroi lorsque la couche de sédiments apportée par le vent et la pluie était assez épaisse. Sinon la roche granitique et argileuse était recouverte d’une fine couche de lichens. Parfois, un filet de quartz blanc zébrait les blocs de granit. Cela contrastait harmonieusement avec les coulées ferrugineuses qui teintaient de leurs ocres des pans entiers de la roche.
Norbert se méfiait en fouillant la roche car, en bon méridional, il savait que ces trous pouvaient servir de tanière à des reptiles. Parfois un lézard s’échappait... Bien qu’en cette saison encore fraîche, la plupart des reptiles hibernaient encore.
Le Fontenaysien distribua quelques coups de marteau sur la muraille de granit, écaillant quelquefois la surface de la pierre. Le son renvoyé par le choc du marteau sur le burin lui signalait la compacité de l’ensemble. Il décida de prélever quelques cristaux de quartz sur une veine. La dureté de la matière faisait éclater la roche sous les coups adroits et précis. Il creusa largement autour de l’endroit où il pensait trouver des cristaux. Dix centimètres de profondeur furent retirés à la paroi sur un diamètre de trente centimètres sans obtenir un seul crystal intéressant pour sa collection de roches. Soit ils étaient petits, soit mal formés, soit cassés par le burin. Le découragement le gagnait quand, au dernier coup de marteau, le burin s’enfonça d’environ cinq centimètres d’un seul coup. Il réfléchit et conclut assez rapidement qu’il était en présence d’une géode. Pour en être sûr, il rama jusqu’à la berge, courut jusqu’à sa voiture, prit sa lampe-torche et revint par le même chemin. Délicatement il glissa le faisceau lumineux jusqu’au fond de la cavité. Norbert eut la surprise de voir quelques cristaux scintiller malgré la précarité de l’éclairage. Il était très content de sa découverte. Il estima la circonférence intérieure et décida de creuser très largement autour pour ne pas la casser. Les travaux n’avançaient pas vite car le granit offrait une résistance farouche et régulière aux muscles de Norbert. Petit à petit, une gorge de quelques centimètres de profondeur entoura la géode. Péniblement, Norbert, suant à grosses gouttes, continua son ouvrage mais le temps passa et l’après-midi s’estompa. Résigné, il retourna à La Roche-sur-Yon pour y dîner dans un fast-food.
Ses pensées étaient accaparées par le moyen de sortir la géode sans la casser. Il avala sans réfléchir le repas sans goût et regagna sa tente. Ses avant-bras étaient douloureux mais aucune ampoule ne perçait la peau de ses mains. Il s’endormit, pensant qu’il n’était pas venu pour rien. Une cavité de trente centimètres de profondeur sur un diamètre de vingt permettrait de faire une belle planque destinée soit à de l’argent, soit à de la drogue.
Norbert s’étira pour dégourdir ses membres. La vapeur d’eau sortant de sa bouche formait à intervalles réguliers un nuage au-dessus de son visage. La clarté du jour éclairait la tente d’une teinte bleutée. Des oiseaux chantaient au loin. Le corps repu de sommeil, Norbert profitait de la chaleur de son duvet avant de s’extraire et d’affronter le froid matinal. D’une main il alluma son transistor, des courbatures endolorissaient ses muscles. Il profita de quelques minutes de chaleur avant de sortir du duvet.
La campagne recouverte d’une rosée matinale brillait sous les rayons obliques du soleil. Norbert fit chauffer de l’eau sur le petit réchaud et but son café par petites gorgées. Il regardait l’étendue d’eau en pensant qu’il lui faudrait deux heures de travail avant d’atteindre la géode. Il reposa sa tasse, se brossa rapidement les cheveux, prit son matériel et se dirigea vers la falaise. La matinée fut rythmée des coups de marteau sur le burin. Norbert ne pensait à rien, il voulait la géode.
Vers onze heures, un coup plus fort que les autres détacha le bloc rocheux que convoitait Norbert. Il l’accompagna dans sa chute et l’examina attentivement. Il fallait le casser en deux parties égales afin de voir les cristaux. Le jeune garçon détermina une ligne de fracture puis entreprit de buriner le tour de la pierre. Au bout d’une heure la roche se fractura en deux parties... Norbert fut déçu car la géode n’offrait aucun intérêt. Les cristaux mal formés étaient disposés de manière peu harmonieuse. Il s’assit fort dépité. La colère montait en lui, autant de travail pour un résultat aussi modeste ! Il rassembla ses outils, les jeta plus qu’il ne les posa dans son coffre, ramassa les deux parties de la pierre qui rejoignirent les outils avec la même violence. Il démonta rapidement sa tente et la plaça, ainsi que son duvet, sur la banquette arrière de sa voiture. Il retourna au trou creusé, une dernière fois, grâce à son kayak. Il y plaça le paquet confectionné la veille, ficelé de plastique et de la taille d’une boîte de sucre. Après avoir bouché l’entrée de son trou avec un mortier rapidement confectionné, il s’assura que son travail n’était pas visible. Si seulement il avait su que je l’observais…
Son kayak chargé et ses outils ramassés, il partit, sans même remercier le paysan qui lui avait offert l’hospitalité. Il retraversa La Roche-sur-Yon pour se diriger vers la partie navigable du Yon, située au sud de la ville. Il ne savait pas pourquoi la colère le gagnait. Il roulait de plus en plus vite sur le boulevard le menant au carrefour de Tournefou. « Autant de temps de perdu pour une pierre qui n’en valait pas la peine. J’aurai dû m’en rendre compte avant et creuser à un endroit beaucoup plus facile ! », pensa-t-il. Il ne restait plus que l’après-midi pour naviguer avant de retourner à Fontenay-le-Comte.
Une boîte de saucisses aux lentilles et une pomme feraient un repas suffisant pour le midi. Manquerait juste le pain. La colère se calmait. Il restait du café en poudre et du chocolat. Le jerrican d’eau contenait encore au moins trois litres.
Norbert, un œil sur la route un autre sur la carte, décida qu’il achèterait du pain à Nesmy, juste avant de naviguer. La deux-chevaux fit une embardée, ce qui fit que Norbert consacra toutes ses capacités à la conduite. Le rond-point commençait à être enroulé, la deux-chevaux gîtait comme un clipper mal chargé, s’accrochait au bitume malgré l’étroitesse de ses pneus.
Le moteur hocqueta une première fois, instinctivement le conducteur regarda sa jauge à essence, le réservoir était plein ; « une poussière dans le gicleur », pensa Norbert. Le moteur hocqueta de nouveau plusieurs fois avec un grand bruit de pièces qui cognent à chaque tour de moteur puis s’arrêta. Le conducteur débraya, prit la voie conduisant au supermarché, profita de la légère descente et immobilisa son véhicule sur un bas-côté dégagé.
Norbert, fou de colère, descendit rapidement, donna un violent coup de pied dans la roue et leva le capot. Les fils de bougies étaient en place, l’essence arrivait bien, Norbert jura, injuriait sa voiture, trépignait devant le moteur, montrant ainsi son impuissance à la redémarrer. Il tourna autour plusieurs fois, regarda le moteur et éssaya à nouveau de la mettre en marche ; à chaque fois le bruit sourd se manifestait. Toutes ses tentatives furent infructueuses. Passé le moment de désarroi propre à ce genre d’aventure, il se souvint d’une vague clause d’assistance inhérente à son contrat d’assurance. La mort dans l’âme, il téléphona au numéro collé sur la vitre arrière de la deux-chevaux. Une voix féminine essaya de le rassurer, lui dépêcha un dépanneur et affréta un taxi pour le mener à Fontenay-le-Comte. Norbert, de plus en plus coléreux, se montra fort désagréable avec le garagiste et avec le chauffeur du taxi. Il en voulait énormément aux deux hommes de sa journée gâchée.
Sa deux-chevaux fut conduite dans un garage où il fut diagnostiqué une casse du vilbrequin. Norbert accepta, après beaucoup de discussions, que le garagiste installe un nouveau moteur et il fut convenu que la voiture serait prête samedi suivant (c'est-à-dire six jours plus tard). « Le matin ! », insista Norbert.
Le taxi déposa le jeune homme devant son domicile. Norbert ne répondit pas aux marques de politesse du chauffeur. Il était perdu dans ses pensées, incapable de relativiser ce qu’il lui arrivait.
Comme un poisson rouge qui nage en rond dans un bocal, le Fontenaysien marchait la tête vide dans son petit appartement. Son cerveau fonctionnait en boucle, ressassant sans cesse la déception de la géode et l’injustice de la panne. Je crois que c’est à cet instant, en l’observant, que j’ai perçu la folie de Norbert.
Tard dans la soirée, Norbert guettait, sans avoir dîné, si une grosse voiture noire venait se garer devant la vieille gare de Fontenay-le-Comte.
C’est ce même soir que je vis Jonathan Dupuis et Norbert se rencontrer. C’est là, en écoutant leurs échanges, que j’ai compris pourquoi il s’était mis en colère après la casse de son moteur : c’est lui qui donnait les positions des largages de drogue en glissant un message sous l’essuie-glace de la grosse berline noire de Jonathan sans qu’ils ne se connaissent. Enfin jusqu'à aujourd’hui. Avec la panne moteur, Norbert n’avait pas pu transférer le message. Toujours en les écoutant, je me suis rendu compte que Boris, le médecin, mari de Sophie et ami du couple Adeline et Erick était le correspondant financier pour la France de Jonathan. Bingo ! J’avais de quoi écrire un article ; j’avais les noms, les lieux et l’organisation ; mon rédacteur en chef allait être content. Déjà, le mois d’avril arrivait.
Je me demandais pourquoi, moi, simple journaliste pigiste, j’avais démonté les liens qui unissaient les membres de l’organisation d’un trafic de drogue alors que le commissaire semblait ne pas s’intéresser au sujet. Je décidai de retourner à La Roche-sur-Yon, car je n’apprendrais plus rien ce soir.
Sur le chemin du retour, la radio m’apprit une triste nouvelle : Jean-Paul Sartre venait de décéder. Encore un copain qui partait : c’était grâce à lui et aux autres, les Hugo, Verlaine, Maupassant, Verne et Consorts, que j’avais résisté et étais devenu ce que je suis.
Il était temps de faire le point : d’un côté j’avais la petite frappe de Norbert qui dirigeait Jonathan Dupuis, celui-ci faisait le convoyage de la drogue pendant que les deux couples Boris et Sophie ainsi que Erick et Adeline blanchissaient l’argent récolté par la drogue. Ce n’était pas suffisant pour faire un article de fond. Je devais découvrir qui – ou quel réseau – tirait les commandes.
Chapitre 6
Le commissaire regardait mélancoliquement les murs blancs où les notes de service s’accumulaient sans que personne ne semble les lire, notes inutiles donnant juste à son auteur l’impression d’exister. Un vaste capharnaüm recouvrait le bureau métallique. Le poste de radio diffusait un extrait du concert de Renaud à Bobino. Confortablement assis, la pointe du talon reposant sur le bureau, les jambes entrelacées, il pensait à une vieille affaire en mangeant une barre de cacao. (Quoi ? tu me dis : barre de céréales, je connais mais barre de cacao, je connais pas ? C’est nouveau cela vient de sortir. Si, si, je t’assure !) Souvent d'ailleurs ses pensées l'entraînaient vers cette énigme. Le téléphone sonna, rompant la tranquillité reposante de la pièce. Sans se presser, il porta le combiné du vieil appareil téléphonique à son oreille. Pas un mot ne sortit de sa bouche, il écouta puis il reposa sur le socle le combiné jauni par trop de conversations. Il hésita un instant puis replia ses courtes jambes ankylosées et se leva.
Sans précaution particulière, il prit son trois-quarts et le jeta négligemment sur son épaule. Sa veste de tweed aurait amplement suffi à le préserver de la douceur printanière mais, manie de vieux garçon, il ne sortait pas sans un manteau. Machinalement il se regarda dans la glace au bout du couloir, lissa ses cheveux gras malgré le shampoing matinal et essuya d’un revers de main une trace de chocolat à la commissure de ses lèvres.
Son pantalon de Tergal, couleur claire, froissé derrière les genoux, portait la marque d’un usage intensif. Le commissaire affichait allègrement ses cinquante-deux ans. De fines rides autour des yeux et des lèvres semblaient avoir dessiné un sourire perpétuel sur ce visage jovial. Un ventre joliment proéminent tendait une chemise de couleur vert pastel que coupait une cravate de soie bleu marine.
Une centaine de mètres séparaient le commissariat et la préfecture. Cela avait suffi pour faire apparaître, sur le front dégarni du commissaire, plusieurs gouttelettes de sueur. Il pénétra dans le bureau après avoir reçu l’ordre d’entrer. Il s’assit à l’invitation du Préfet dans un vaste fauteuil de style contemporain. Trois hommes lui faisaient face. Une lumière cassante, due au contre-jour de la baie vitrée, le gênait.
« Qu’est-ce que j’ai encore fait ? », pensa le commissaire.
Ses états de service, sans être excellents, n’étaient pas non plus mauvais (en vérité ils étaient très moyens). Le Préfet présenta au commissaire les deux hommes qui étaient assis autour de la table de travail. Il s’agissait d’un représentant du Ministère de la Justice et d’un journaliste de Ouest France. Le commissaire se dit que ce n’était pas pour le réprimander que le Préfet l’avait convoqué. Ce dernier prit la parole de sa voix aiguë. Il commença par les généralités d’usage, félicita la police, remercia le représentant du Ministère de sa présence pour une affaire si importante, congratula la presse si respectueuse d’aider la Justice. Le commissaire, très surpris par le manque d’assurance de l’orateur, écoutait avec intérêt, ne comprenant pas où le monologue finirait.
C’est au nom de Gildas Cellier, prononcé par le Préfet, que le commissaire blêmit. C’est justement à cette affaire qu’il était en train de penser lorsque le téléphone avait sonné. Environ deux ans que le souvenir de Gildas Cellier le hantait. Voilà maintenant que le Préfet lui annonçait sa libération de la prison de La Roche-sur-Yon et qu’on lui demandait de protéger, discrètement, cet homme d’une éventuelle agression. Il lui fut précisé que la présence de la presse était due au fait que les journaux locaux et nationaux avaient accepté de ne pas parler de sa libération.
« Quelle ironie ! », pensa le commissaire. C’est à moi de surveiller un homme que j’ai envoyé en prison et que mes doutes ont permis de libérer. Il fit part de la surprise qu’il éprouvait à ce qu’on lui confie ce travail mais le Préfet lui assura qu’il était le seul capable de remplir cette mission. Il fit semblant de le croire. Comme le représentant de l’Etat semblait avoir terminé son exposé, l’officier de police crut bon de demander les raisons qui incitaient le Ministère à craindre un attentat sur la personne de Gildas Cellier. Le regard noir et méchant du Préfet lui fit comprendre que son attitude au cours du procès n’était pas pardonnée par ses supérieurs. Le représentant du Ministère crut bon d’ajouter que l'acquittement au bénéfice du doute avait troublé l’opinion publique au point de fanatiser une frange de la population. Un attentat réussi contre Gildas Cellier donnerait l’impression à la population que la justice n’avait pas fait son travail et que seul le bras vengeur d’un milicien quelconque pouvait être juste.
Mon petit appareil d’écoute était vraiment formidable. En regagnant les abords de la prison, j’allumai la radio. Le journaliste commentait les funérailles de Jean-Paul Sartre au cimetière Montparnasse….
J’ai repoussé mes notes sur le banc. Un regard m’apprend que l’avion en attente de Montréal aura une heure de retard. Le grand hall de l’aéroport est peuplé de personnes toutes plus folkloriques les unes que les autres ; de l’homme d’affaires vêtu d’un costume agrémenté d’une cravate au touriste cherchant son tour operator, les billets à la main, pour être sûr de ne pas se tromper en passant par les familles africaines ou hindoues aux vêtements bigarrées. Un tour-du-mondiste zonard sans le sou dort sur le banc d’en face, son sac à dos accroché par une chaîne à son poignet. Et moi quelle image je donne ? Machinalement, je reprends mes feuillets afin de me remémorer l’histoire avant de la raconter à mes copains.
Chapitre 7
Gildas Cellier portait son regard vers l’extérieur de l’estaminet, les carreaux sales de la vitrine laissaient entrevoir le flot intense de la circulation. Quelques clients attablés dans la petite salle discutaient ou lisaient. Aucun d’entre eux ne semblait s’intéresser à lui. Pourtant, son visage avait fait la une des journaux. Ses traits fins et gracieux furent étalés en grand format sur tous les murs et les écrans de télévision de France, avec, comme une litanie, cette phrase : “Forte récompense pour celui ou celle qui pourra fournir des renseignements sur cet individu”. Suivie de son état civil. Il y avait deux ans et demi de cela. A l’époque, tout le monde le reconnaissait ou croyait l’avoir reconnu. Des dizaines de personnes téléphonèrent à différents commissariats pour signaler sa présence. Il fut reconnu simultanément à Grenoble et Nancy alors qu’il fut arrêté lors d’un banal contrôle routier près de Cherbourg. La honte des menottes, du fourgon, du regard de la foule, le dédain que n’arrivait pas à cacher le policier qui lui passa les menottes, la satisfaction évidente et ostentatoire des médias, le mépris des magistrats pour le présumé innocent, furent une découverte pour cet homme banal que la situation inhabituelle rabaissait au rang d’animal traqué.
Pour la police, l’affaire s’est terminée lors de l’arrestation de Gildas Cellier, pour le public aussi...
Gildas venait d’être libéré ; son premier réflexe fut de rentrer dans un bistrot. Il regardait le fond de sa tasse, les doigts enlacés autour d’elle pour capter la tiédeur de l’objet. Il ne pensait à rien, n’attendait rien, ne voulait rien. Sa vie s’était arrêtée sur un petit chemin de campagne il y a deux ans et demi de cela. Lui qui vivait une vie paisible dans un petit appartement avec sa femme et sa fille. Il était devenu, en l’espace de quelques jours, une bête que la police avait traquée sans relâche. Il se souvenait des cris de haine que la foule lui avait adressés lorsque le président avait annoncé l’acquittement. Pour l’homme de la rue, Gildas Cellier ne pouvait qu’être le violeur assassin de Béatrice Brunel et il était anormal qu’il soit acquitté. Jugement sommaire de l’opinion publique, qui contrastait avec le travail sérieux de la magistrature. Malgré l’enquête de la gendarmerie, malgré les divers compléments d’informations ordonnés par le juge, la partie civile ne parvint pas à prouver la culpabilité de Gildas. Les accusateurs tissèrent un faisceau de présomptions troublant mais insuffisant pour une condamnation. Bien qu’il soit acquitté, son avocat, au lieu de se réjouir, se montra froid et distant à la lecture du verdict. C’est à ce moment que Gildas comprit qu’il resterait marqué à jamais par ce verdict : « acquitté au bénéfice du doute ». Le doute lui permettait d’être acquitté mais il le desservirait tout le reste de sa vie. Il pouvait lire dans les yeux des gens qu’il côtoyait le verdict du jugement : « Au bénéfice du doute ».
La suspicion lui faisait mal mais peut-être pas autant que lui avait été douloureuse la réaction de sa femme. Elle l’avait condamné dès sa mise en examen et avait refusé d’aller le voir en prison. Elle lui avait interdit, par le biais de son avocat, de revoir sa fille tant que durerait le procès.
Que de larmes versées, que de désespoir dans sa cellule. Une partie de sa vie s’était estompée dans le béton carcéral. Souvent, il songeait à la jeune fille de quinze ans, morte d’être jeune et jolie dans ce sordide chemin de campagne. Dès que Gildas avait aperçu le corps dénudé alors qu’il courait comme tous les weekends, il avait compris ce qui venait de se passer. Il jeta pudiquement sa veste de survêtement sur le sexe de la jeune fille puis se ravisa et la tira jusqu’au visage pour soustraire de sa vue le regard horrifié du cadavre. Une larme coula sur sa joue, ne pouvant supporter l’idée que la mort était là. Gildas défit son sweet-shirt et recouvrit le sexe de la jeune fille. Seules les jambes et les bras restaient visibles. Leur blancheur tranchait sur l’herbe verte de cette fin d’automne. Il se hâta vers la maison la plus proche dans le but de prévenir la police, il ne pensa pas un seul instant qu’il serait accusé du meurtre. Il ne réfléchit absolument pas aux conséquences de son escapade à Cherbourg trois jours après la découverte du corps. La police s’imagina qu’il désirait fuir, c’est pourquoi le commissaire chargé de l’enquête fit placarder un avis de recherche dans toute la France. Les vêtements qui lui avaient permis de masquer le corps portaient à jamais les traces de sang et de sperme.
La longue période d’emprisonnement précédant le procès fut pénible pour cet homme qui se savait innocent. Il attendait le procès avec impatience.
Encore une fois ce ne fut que déception car à travers les joutes oratoires, le portrait subtil de Gildas que chacun essayait de tracer se transforma au gré des interventions des témoins successifs. Tour à tout tortionnaire ou bien brave type ; chaque fait anodin de son existence prenait des proportions et des déformations insoupçonnées.
Gildas écoutait, surpris, les témoignages qui se succédaient ; au début il réagissait parfois violemment à ce qu’il prenait pour des calomnies, puis peu à peu il s’était enfermé dans une sorte de mutisme. Il se détacha de son procès jusqu’à ne plus entendre les témoignages.
Il s’intéressa de nouveau au procès lorsque le commissaire qui avait mené l’enquête témoigna. Cet homme petit et grassouillet, celui-là même que je surveillais, répondait posément aux questions du procureur. Il grattait son crâne dégarni comme pour mieux se concentrer. Le coude posé sur la barre de bois, il se tenait au milieu du tribunal. Ses doigts lissaient nerveusement le peu de cheveux qui lui restait. Quelques secondes s’écoulaient entre la fin d’une question et le début de la réponse. Le commissaire choisissait des mots précis ne prêtant pas à l’équivoque. Il savait que l’issue du procès dépendait pour une large part de ses déclarations. Il répondait toujours calmement aux questions de plus en plus précises de l’avocat de Gildas. Il regardait l’accusé puis se tournait vers son défenseur.
Au début du procès, il était convaincu de la culpabilité de Gildas, c’est d’ailleurs sur son insistance que le juge avait inculpé le prévenu. Mais maintenant il doutait. Le fait que deux liquides séminaux n’appartenant pas à Gildas soit retrouvé sur les vêtements, laissait penser qu’un deuxième homme était présent. La façon dont le commissaire l’avoua et se retira dans un silence glacial fit plus pour la défense que la plaidoirie finale de l’avocat. Il apparut aux yeux du jury que le doute devait être bien grand dans l’esprit du commissaire pour que cet homme, dégageant une telle force et une telle sérénité, puisse laisser paraître un sentiment de doute. Car c’était bien du doute qui minait le quinquagénaire lorsqu’il quitta le prétoire.
La suite ne fut que formalités administratives. L’avocat de la défense pensait que son client sortirait libre. C’était sans compter la pugnacité du ministère public qui fit appel. Un an de plus en prison avant que la cour ne rejuge l’affaire et confirme le jugement « Acquitté au bénéfice du doute ».
Les doigts toujours serrés sur sa tasse définitivement froide, Gildas n’attendait plus rien.... Dehors les voitures passaient inlassablement au rythme de la vie qui s’écoulait. Deux heures de liberté pour un homme sans projet, c’est long. N’y aurait-il pas quelqu’un heureux de le voir libre ? Secrètement, Gildas avait espéré que sa fille l’attendrait à sa sortie. Il n’en fut rien, le lourd portail à peine entrouvert et vite refermé lui dévoila une rue inanimée. Personne, pas même un passant, juste lui, un sac de toile et le soleil puissant qui lui faisait cligner les yeux. Un soleil chaud et doux qui colore la peau. La dernière fois qu’il avait vu l’astre, il s’en protégeait avec le pare-soleil de la voiture de police, aujourd’hui il recherchait la brûlure de ses rayons.
Quelques clients arrivaient, la clientèle de fin de journée, celle qui vient commenter son travail. Un crochet au bistrot avant de retourner vers son destin, l’impression d’exister dans le regard de l’autre. Juste un verre pour stopper l’existence, quelques instants volés à la vie pour l’illusion d’être ce qu’on aurait aimé être.
Gildas regardait le mimodrame de ce microcosme. Pas un seul client ne faisait attention à lui. Chacun racontait une histoire que personne n’écoutait ou chacun répondait par des expressions convenues. Si, au lieu de ne penser qu’à lui, il avait bien observé le bar, il aurait remarqué ce gros bonhomme caché derrière les claustras, qui le surveillait – d’autant qu’il l’avait déjà vu. Le commissaire pensa qu’il avait du prendre du poids et perdre des cheveux pour que Gildas Cellier ne le reconnaisse pas.
Gildas possédait un très petit pécule sur un compte bancaire plus très peu d’argent liquide offert par les autorités pénitenciaires pour les objets confectionnés durant son séjour. Ces mêmes autorités lui ont fourni l’adresse d’un hypothétique employeur avec qui Gildas devait prendre contact. Un certain Jonathan Dupuis, convoyeur de profession. C’est grâce à cette information que j’ai décidé de surveiller ce nouveau venu dans le trafic.
Le bistrot se remplissait de plus en plus. Les odeurs et parfums de chacun amplifiaient l’odeur latente de tabac froid, le bruit insidieux pénétrait au plus profond des tympans de Gildas. il percevait cela comme des agressions. Sans vraiment se rendre compte de ce qu’il faisait, il se dirigea vers le téléphone installé sur le comptoir. D’une voix monocorde il demanda l’autorisation de s’en servir. Le patron acquiesça d’un signe de tête. Son index inscrivit les numéros sur le cadran de l’appareil et porta le combiné à son oreille. En faisant le mouvement, il remarqua un homme qui venait de pénétrer dans le café. Gildas l’avait vu lors du procès parmi les journalistes. Autant qu’il puisse se souvenir, Gildas avait eu alors l’impression que l’homme croyait en son innocence. L’homme, après un regard circulaire sur l’assemblée, se dirigea vers Gildas. Arrivé à sa hauteur, il posa une fesse sur un tabouret et un coude sur le comptoir. Son sac photographique glissa le long de son bras libre. D’une façon très naturelle, il le regarda durant quelques minutes, sans rien dire. Celui-ci avait peur que le journaliste ne lui parle. D’abord il n’avait rien à dire. Tout avait été dit lors du procès.
– Salut Gildas Cellier !, dit la voix forte du journaliste.
La sonnerie retentissait dans le combiné mais personne ne décrochait, Gildas pensa : je rappellerai l’hypothétique employeur plus tard. Puis les deux hommes ont chuchoté et je n’ai plus rien entendu.
J’étais dans ma camionnette avec l’appareil d’écoute à distance que je m’étais fourni au Canada pendant mes quatre années de paranoïa suite à l’assassinat de mes copains. Je me disais que le Parquet aurait pu diligenter une enquête sur le trafic de drogue plutôt que de charger le commissaire de la surveillance de Gildas Cellier. J’ai suivi le commissaire jusque chez lui, il ne s’était rien passé. J’ai dormi dans mon fourgon en face de l’appartement de l’officier de police, connaissant ses habitudes j’étais dans son bar favori avant lui. C’est pourquoi j’ai entendu le planton le héler.
Chapitre 8
– Commissaire, commissaire !
Le planton de garde au commissariat venait de faire irruption dans le bar favori de son supérieur. Haletant et transpirant, il cherchait des yeux le visage familier du policier. Le bistrot étant presque vide, il aperçut très vite son patron, au bar, face au cafetier.
– Commissaire, commissaire !
– Ta gueule !, fit ce dernier d’un air courroucé. J’prends mon café incognito, j’ai pas envie de m’entendre rappeler mon grade aussi fort.
– Il est arrivé un accident de la circulation au carrefour de Tournefou.
– Et alors, j’suis commissaire, non ? C’est pas à moi d’y aller.
– Il n’y a plus personne au commissariat à part le secrétaire de semaine et moi. Les inspecteurs sont en délégation à la préfecture, rapport avec les baisses d’effectifs et les statuts. Les policiers sont en patrouille aux anciens abattoirs suite aux plaintes de riverains quant aux agissements d’une population de gens du voyage.
– Eh merde !... Il est important ton accident ?
– Une personne de sexe masculin a été percutée par un véhicule venant de La Roche-sur-Yon et se dirigeant vers La Tranche-sur-Mer. La personne est décédée suite à l’impact. Le conducteur du véhicule ne s’est pas arrêté. Une infirmière se rendant à son travail a vu le corps sur le bas-côté, a constaté le décès et a prévenu la police. J’ai diligenté une ambulance, des pompiers sur place.
– Très bon travail, gardien, retournez au commissariat et demandez, dès leur retour, aux inspecteurs Fayet et Duglou de procéder aux investigations d’usage.
Le policier marmonna un vague “Bien commissaire” et courut jusqu’au commissariat tout proche. Le chef de police avala son café devenu tiède. Il descendit du tabouret de bar en faisant un vague signe par dessus son épaule pour signifier, à l’intention du patron, de mettre la consommation sur son ardoise mensuelle.
Lorsqu’il arriva sur place, une patrouille de gendarmerie faisait un semblant de circulation aux innombrables véhicules de ce début de printemps. Le corps de la victime, caché par l’ambulance et le véhicule des pompiers, était presque enfoui dans le fossé. Il n’était pas visible de la chaussée.
– Bonjour commissaire, dit le médecin des pompiers.
– Bonjour. Ça se présente comment ?
– Comme de la viande hachée !, plaisanta l’homme de l’art. Plus sérieusement, se reprit-il, la mort résulte d’un traumatisme de la cage thoracique et de l’écrasement du bassin, côté droit. Regardez c’est joli, c’est tout bleu.
– Je ne m’habituerais jamais à votre humour, docteur. Portait-il des papiers d’identité ?
– J’ai fouillé toutes ses poches, ou du moins ce qu’il en reste, mais je n’ai rien trouvé, ni sur lui ni aux alentours. Il n’y a d’ailleurs aucun moyen de l’identifier.
Un haut-le-cœur surpris le commissaire lorsqu’il porta un regard sur le corps aux vêtements déchirés. Il s’éloigna pour reprendre ses esprits. Une vue de la scène lui permettait de reconstituer le drame : une voiture arrive du centre ville, traverse le passage à niveau, puis se dirige vers Aubigny tout en prenant le virage, le conducteur réaccélère, il vérifie sur sa droite que les véhicules arrivant respectent bien sa priorité. Les traces de pneus sur le bas-côté prouvent que le conducteur est sorti trop large, il a empiété sur l’herbe. C’est sur le bas-côté que le piéton a été fauché. « Oui ! pensa-t-il c’est ainsi que cela s’est passé. Mais pourquoi la voiture a t-elle percuté le piéton au niveau de la poitrine ? Logiquement l’impact devrait se situer au niveau des jambes ! » Fort de cette pensée, il se dirigea vers le médecin.
– Docteur !, demanda-t-il. Je suis troublé par la relative hauteur du point d’impact. Avez-vous une explication ?
– J’avoue que cela m’a perturbé mais je pense avoir trouvé. Une des chaussures de ce malheureux était délassée. Il se sera probablement accroupi sur le bas-côté et la voiture l’aura percuté.
– Merci docteur, j’attends votre rapport.
Les inspecteurs Duglou et Fayet étaient arrivés pendant la conversation du commissaire et du médecin. Il s’agissait de deux hommes d’une quarantaine d’années, pères de famille et vivant à La Roche-sur-Yon depuis toujours. Le commissaire ne les aimait pas beaucoup car leurs comportements étaient trop attentistes, de plus leurs connaissances de la population et des élus locaux handicapaient le commissaire dans ses rapports avec les autorités.
– Duglou ! Que fait cette caravane au milieu de la chaussée ?, cria le commissaire.
L’inspecteur, d’un ton très irrévérencieux, fit remarquer qu’il s’agissait du véhicule des témoins de l’accident. Ils attendaient que le commissaire veuille bien s’intéresser à eux. Ce dernier ne releva pas le sarcasme et s’approcha du couple.
– Madame, Monsieur, bonjour. Avez-vous vu le déroulement de l’accident ?
– Oh oui alors !, dit la jeune femme pendant que son mari acquiesçait.
– Nous avons vu une grosse berline noire sortir légèrement du virage, rouler sur l’herbe puis, comme si quelqu’un sautait de la voiture, une grosse masse sombre a volé en arrière, compléta la dame. Le mari continuait de hocher la tête.
– Vous n’aviez pas vu de piéton sur le bas-côté avant le passage de la voiture ?, demanda le commissaire.
– Non, pourquoi ?
– Avez-vous relevé le numéro de la plaque minéralogique du véhicule incriminé ?
– Oui dit la femme. Après un instant de silence et n’y tenant plus, le commissaire demanda. Et quel est-il, s’il vous plaît ?
– C’est que nous l’avons noté sur un bout de papier, vous comprenez, nous avions peur de l’oublier.
– C’est très bien mais maintenant, j’aimerais voir ce papier.
– Mais, commissaire, nous l’avons donné à votre inspecteur !
Contenant sa rage, le commissaire se retourna vers Duglou. Celui-ci, mi-narquois mi-ironique, bravait le regard de son supérieur.
– Inspecteur Duglou, avez-vous le numéro de la plaque minéralogique du véhicule impliqué dans l’accident ?
– Oui commissaire, comme vous révassiez au milieu de la chaussée moi, je faisais progresser l’enquête.
– Depuis combien de temps avez-vous cette information ?
– Environ trente minutes, exagéra l’inspecteur qui, en réalité, n’était présent que depuis peu de temps, jubilant de mettre, ainsi, son supérieur dans une situation délicate.
– Alors, inspecteur Duglou, je me vois dans l’obligation de faire un rapport sur votre attitude déplorable, car si vous aviez transmis ce numéro aux collègues des gendarmeries environnantes, au lieu de faire de la rétention d’information, peut-être que le véhicule suspect aurait été appréhendé. Maintenant filez au service des cartes grises de la préfecture.
Duglou, réalisant qu’il venait de commettre une bévue, partit sans un regard pour le couple de vacanciers. Le commissaire héla l’inspecteur Fayet. Celui-ci discutait avec un gendarme.
– Oui commissaire, vous me demandez ?
– Avez-vous procédé au marquage d’usage sur la chaussée ?
Un grand sourire lui répondit :
– Voyons commissaire, que voulez-vous marquer ? Il n’y a pas de traces de freinage.
– Sachez, inspecteur, que grâce à la courbure des empreintes de pneus sur le remblai, des gens autrement plus compétents que vous pourront déterminer la vitesse du véhicule, d’autre part il vous incombe de procéder à l’identification de la victime, de recevoir la déposition de ces personnes (il montre le couple de vacanciers), ainsi que le témoignage de l’infirmière qui nous a prévenus. Je veux tous ces éléments sur mon bureau demain matin.
Fayet partit de la même manière que Duglou. « Des incapables », pensa le commissaire. Un rapide regard circulaire l’informa de la présence d’une femme qui le regardait. « L’infirmière », pensa-t-il. Il s’approcha d’elle.
– Bonjour, je suis le commissaire chargé de l'enquête.
– Enchantée, lui répondit la voix mélodieuse et douce.
– Êtes-vous la personne qui a prévenu le commissariat ?, demanda-t-il.
– En effet.
– Pouvez-vous me décrire ce que vous avez vu ?
– Bien sûr, et un de vos hommes viendra notifier mon témoignage. J’ai entendu, bien involontairement, vos remarques.
Le commissaire, gêné par l’assurance de l’infirmière, était sur ses gardes.
– Comme tous les matins, j’emprunte la route d’Aubigny en direction de La Roche-sur-Yon. Arrivée au carrefour de Tournefou, je ralentis et je me dirige vers l'hôpital sud. Aujourd’hui, compte tenu de la circulation, la traversée du carrefour était un peu plus longue que d’habitude. J’attendais en écoutant ma radio et en avançant à petit pas. Machinalement je regardais le flot de voitures qui roulaient en direction de La Tranche-sur-Mer quand soudain une voiture, qui ne roulait pas plus vite que les autres, s’est volontairement déportée vers la droite, a ouvert la portière passager, puis le corps d’un homme est tombé dans le fossé. La pauvre personne a littéralement volé avant d’atterrir presque dans le fossé. Le conducteur de la voiture en question ne s’est pas arrêté.
– Avez-vous relevé le numéro minéralogique du véhicule ?
– Je n’ai pas eu le temps et surtout je n’ai pratiquement pas quitté la victime des yeux.
– D’autres personnes se sont-elles arrêtées, à part le couple qui suivait ?
– Non, car il était très difficile pour les autres personnes de voir ce qui s’était passé. Ceux de derrière étaient gênés par la caravane. Ceux qui se trouvaient dans la même file que moi devaient regarder juste à l’instant de l’impact pour voir l’accident; après le corps avait presque disparu.
– Conbien y avait-il de personnes dans la voiture responsable ?
– Je ne saurais vous le dire.
– Marque, type, couleur.......à tout hasard ?
– Désolée... Juste la couleur noire.
– Merci beaucoup de vos précisions. Il faillit dire que sa déposition serait prise ultérieurement mais il se ravisa. Présentant cela, l’infirmière sourit.
– Je reste à votre disposition. L’inspecteur a pris mon nom et mon adresse. Puis-je partir ?
– Oui, oui bien sûr.
Le commissaire la regarda s'éloigner en direction de sa voiture. Son regard s’appesantit sur l’ondulation du bassin qui ravivait de lointains souvenirs. Il pensa que la journée aurait pu être belle sans ce tueur. Il était évident pour le commissaire que la victime avait été tuée ailleurs.
Machinalement, il remonta dans son véhicule sans même jeter un regard à la victime. Il lui fallait trouver le nom de cette personne, c’est à cet effet qu’il se dirigea vers son bureau.
« Quel con, pensais-je, si cet abruti de commissaire avait mieux regardé, il aurait reconnu, sous les traits de l’écrasé, le journaliste qui attendait Gildas Cellier à sa sortie de prison ». Presque aussitôt la radio grésilla, signe annonciateur d’un message. Il écouta attentivement la voix nasillarde lui annoncer une bagarre dans un bar (le Grandgousier) situé dans le quartier de La Garenne. Les deux hommes qui avaient été interpellés étaient actuellement au commissariat.
L’inspecteur Duglou avait obtenu des services de la préfecture le nom du propriétaire du véhicule ainsi que le nom de la victime. La voix conclut par un : “message terminé”.
Il prit le micro de sa radio et répondit par un laconique : « j’arrive ».
Bien qu’il détestât utiliser sa sirène, le commissaire la mit en marche pour s’extraire du carrefour. Il l’éteignit dès qu’il eut dépassé le passage à niveau. Sa puissante berline descendait doucement la rue du Maréchal Lyautey après avoir salué le Moulin de la Garde. Il tourna à gauche pour remonter le boulevard Aristide Briand. Il obliqua sur la droite, passa devant la préfecture, pénétra exceptionnellement dans le parking du commissariat et monta dans son bureau.
Je restai seul comme un idiot, la tête complètement vide. Je n’avais pas entendu, lors de la réponse téléphonique, le nom du chauffeur de la berline noire. Ce meurtre m’inquiétait, j’étais presque sûr qu’il s’agissait du gars que je voyais parfois autour du « Caparaçon ». Afin de me changer les idées, J’allai au cinéma voir Le Chaînon manquant de Picha, un dessin animé humoristique.