1980 le réseau (1)
Patrick Brout
PROLOGUE
Je suis assis sur un banc dans le hall de l’aéroport Charles de Gaulle, assis face aux guichets des compagnies aériennes. Les grands tableaux électroniques annonçant les départs des vols vers des destinations aux noms évocateurs m’obligent à réviser ma géographie. Je repense aux grandes cartes du monde sur lesquelles l’instituteur s’évertuait à nous faire découvrir des pays que je pensais à jamais inaccessibles.
Je m’appelle Peter, Peter Toucour, un Boeing 747 m’a déposé il y a juste un an jour pour jour sur le tarmac de l’aéroport de Roissy. A l’heure ou j’écris ces lignes, nous sommes au mois d’août en l’an 1980 d’après le calendrier grégorien.
Cela fait deux ans que Je n’ai pas revu la France depuis l’été 76 pour être précis. L’avion qui me ramena vers mes souvenirs et ma terre natale avait décollé de Montréal, ville où j’ai réussi des études de journalisme. Au-delà d’un parcours universitaire très chaotique, j’ai eu la chance de rencontrer quatre êtres merveilleux qui sont devenus de supers amis. La somptueuse Rachel, belle comme ses origines italiennes se lisant sur son gracieux sourire. Le surprenant Léo, toujours prêt à bondir, la crinière blonde aux mèches rebelles brûlant aux feux des mille idées qui naissent en permanence sous son crâne. Le calme et posé Laurent, torturé par son homosexualité sans que ses traits fins ne laissent percevoir ses tourments, l’impertinente Fabienne, maniant l’ironie comme un fleuret pour défendre une noirceur de peau que d’aucuns ont l’outrecuidance de trouver incongrue. Quatre vrais amis avec lesquels j’ai traversé deux années universitaires. Mon diplôme en poche, je n’avais qu’une envie : revoir la France. Une opportunité de travail comme pigiste pour un quotidien régional m’a permis de revenir sur le sol français. Je n’ai aucun problème d’argent, car le capital que mes parents m’ont laissé lors de leur décès me permet de vivre des intérêts. Je n’ai pas de domicile fixe car je suis complètement paranoïaque, persuadé que les membres d’une organisation internationale du crime veulent me tuer. Je vis dans un fourgon sommairement aménagé, je possède juste une boîte postale que je relève régulièrement depuis un an.
Enfin bref ! Je trouve finalement que je suis heureux. D’autant plus que mes copains vont arriver par le vol de la Pan Am dans quelques heures. Un an que je ne les ai pas vus. Que vais-je leur dire, outre les phrases d’accueil ? Comment leur raconter tout ce qui m’est arrivé ? Bien sûr, nous nous sommes téléphoné, mais cela ne m’a pas permis de leur dire tout ce que je faisais. En attendant, je relis les notes que j’ai prises sur l’année écoulée et toutes les aventures qui me sont arrivées. Une année complète de stage ; je sais que j’ai réussi mes examens grâce aux divers articles que j’ai produits durant cette année. Ce qui me contrarie, c’est cette importante enquête sur une organisation politique aux innombrables ramifications.
Bien décidé à leur dire toute la vérité, je m’installe confortablement sur le banc de l’aérogare, c'est-à-dire que j’allonge mes jambes et me laisse glisser dans le fond du siège. Reprenant feuille par feuille le récit de tout ce que j’ai écrit depuis un an – articles, notes, remarques ou anecdotes – je contemple les feuille remplies d’une écriture fine et appliquée que je me suis efforcé de produire lors de mes longues planques dans ma camionnette ; je me remémore les mois passés. Je classe mes fiches en fonction des personnages qui jalonnent l’enquête afin de présenter clairement les faits. D’abord tout ce qui concerne le commissaire de la ville de la Roche-sur-Yon. Ce brave quinquagénaire qui est devenu mon ami au fil des rencontres. Je constate rapidement la difficulté de transcrire ainsi l’histoire à mes amis. Ensuite, je me rends vite à l’évidence que le suivi linéaire de mon enquête n’est pas si simple que cela. J’essaie de classer les informations par ordre d’importance. Ce n’est pas plus clair… J’essaie de me raccrocher aux fiches des personnages et de les présenter un à un, au fil de l’histoire.
Non cela ne fonctionne pas ainsi car j’ai des fiches classées journellement. Je prends donc mon stylo en pensant à mon grand-père qui me disait souvent : « plante le décor et compte les crimes de l’histoire avant de t’escrimer à raconter l’histoire en hantant le décor ». Il éclatait de rire à chaque fois qu’il prononçait la phrase. Je n’ai jamais su ce qu’il voulait dire par là. Il prononçait souvent des phrases incompréhensibles qui le faisaient se marrer, comme par exemple : le « zouave du pont de l’Alma », sans doute une formule magique… Quoi qu’il en soit, je réalise le tableau suivant :
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Personnages |
fonctions |
liens |
Infos diverses |
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Peter Toucour |
Moi, je raconte l’histoire. |
Je vis dans un fourgon, ce qui va intéresser Norbert. |
4 amis que j’attends à l’aéroport : Laurent, Rachel, Léo, Fabienne. |
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Erick et Adeline |
Directeur de conserverie (Erick) ils vivent à Saint-Gilles Croix-de-Vie. |
Ont un fils : Sylvain. |
Sylvain est le copain de Claire. |
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Boris et Sophie |
Médecin (Boris) ils vivent à Saint-Gilles Croix-de-Vie. |
Ont une fille : Claire. |
Claire est la copine de Sylvain. |
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Jonathan Dupuis |
Capitaine de voilier. |
Sous les ordres de Norbert. |
Vit sur le Caparaçon, un voilier qui fait du trafic de produits stupéfiants. |
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Norbert |
Chef de corpuscule politique soutenu par le Service d’Action Civique (SAC). |
Commande Jonathan Dupuis. A besoin de mon fourgon afin de transporter des cargaisons illicites. |
Officiellement prothésiste dentaire. Officieusement une graine de chef de corpuscule (son père est directeur de secteur dans le SAC). |
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Gildas Cellier |
Homme brisé accusé à tort de meurtre. |
Sous les ordres de Norbert mais se fout complètement de la vie. |
Ayant fait de la prison à cause du commissaire. |
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Fayet et Duglou |
Deux mauvais flics. |
Sous les ordres du commissaire. |
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Le commissaire |
M’aide dans la recherche d’articles. Vieux célibataire, bougon mais très paternel. |
Chargé de surveiller Gildas Cellier. |
Un sage, légèrement alcoolo, mais très sympathique. |
Je suis satisfait du résultat, le tableau que j’ai sous les yeux me paraît très clair. Finalement je me rends compte que depuis un an je ne vis pas, j’ai surveillé les autres, rien d’autre.
Maintenant que les personnages sont identifiés, j’imagine la manière dont je vais relater mon histoire :
CHAPITRE 1
Tout a commencé il y a maintenant un an, en janvier 1979. Après trois mois difficiles (achat du camion, recherche de contacts pour mes stages…), je travaille comme journaliste pigiste pour divers quotidiens, ce qui me laisse beaucoup de temps libre.
Un soir, je me promenais dans le seizième arrondissement de Paris. La nuit très sombre de cette fin de soirée laissait une froidure s’installer, rendant visible les vapeurs de respiration des rares passants. J’aime regarder les immeubles dont les baies vitrées éclairées découpent comme un kaléidoscope sur fond noir, j’imagine la vie des occupants derrière chaque morceau de lumière, apercevant parfois une silhouette vaquant à des occupations sans doute très importantes. J’aime marcher, sentir mon corps se fatiguer ; j’ai besoin d’efforts physiques pour pouvoir dormir sans cauchemars. Je marchais le long d’un mur de façade sans intérêt autre que la prétention des pilastres disgracieux. Le sujet du reportage que je cherchais à écrire portait sur les affichages sauvages et les graffitis sur les murs. Une commande du rédacteur pour alimenter la partie culture du supplément dominical. Il paraît que certains hommes politiques considèrent qu’il s’agit d’une nouvelle forme d’art, l’expression d’une jeunesse libérée.
Alors que je déambulais sur le trottoir, réfléchissant à un sujet d’article de journal, une formidable détonation (je suis con d’écrire qu’une détonation est formidable ! Elle peut être incroyable ou surprenante mais pas formidable !), retentit derrière moi ; le son résonna entre les immeubles, annonçant le retour au silence. Deux jeunes d’une vingtaine d’années venaient de tirer au pistolet sur un chat sortant d’une poubelle. Ils étaient hilares, titubant sous l’emprise de l’excitation que procure la possession d’une arme à feu et ils étaient sans doute sous l’emprise de boisson dont les excès favorisent la désinhibition. Les restes sanguinolents et éparpillés du greffier éclaté par la balle de gros calibre ont été projetés sur la porte cochère d’un immeuble cossu. On aurait dit un tableau de Picasso période rouge avec de remarquables couleurs vives ; tableau évolutif où les entrailles glissaient, formant au gré de leur descente des circonvolutions répugnantes. Les deux jeunes gens, un gars et une fille, se marraient et jouaient avec leur gros jouet meurtrier comme ils avaient pu le voir faire par des acteurs hollywoodiens. Ils me dégoûtaient, ils ne m’avaient pas vu alors que j’étais sur le trottoir d’en face, bien abrité par l’obscurité d’une porte cochère, n’osant pas sortir car j’étais sûr qu’ils auraient été capables de me tirer dessus. Malgré cela, je les suivis à distance jusqu’à ce qu’ils rentrent dans un hall d’immeuble dont la porte d’entrée nécessitait un code pour l’ouverture. Je revins sur mes pas, le tableau avait coulé le long du mur, plusieurs morceaux d’ancien chat jonchaient le sol. Quelle connerie ce soir de fin janvier, surtout pour les chats. Je n’avais pas envie de continuer à réfléchir sur mon sujet d’article.
Pourtant, le lendemain, j’étais convié à une réunion de travail par un grand hebdomadaire pour choisir un sujet que les journalistes titulaires ne souhaitaient pas couvrir ; il était donc important que je retourne dormir dans mon camion, maintenant plus très éloigné de l’endroit où je me trouvais.
Tiens d’ailleurs, Il me faudra expliquer à mes copains pourquoi je vis dans un camion… Il s’agit d’une camionnette de déménagement – vingt mètres cubes avec capucine – de couleur blanche. Il ne porte plus les marques publicitaires du loueur à qui je l’ai acheté. La cabine est séparée de la caisse et il n’y a pas de porte latérale, donc pour rentrer chez moi, il me faut sortir et rentrer par les portes arrières ; seule celle de droite fonctionne.
A l’intérieur c’est très particulier ; au cas où je me fasse arrêter, les flics doivent croire que je suis en train de déménager. La porte arrière droite étant ouverte, à gauche se trouve une douche derrière la porte de gauche condamnée. Oui une vrai douche-cabine ! Personne ne peut imaginer qu’elle fonctionne ! Toujours à gauche, un chauffe-eau accroché à la paroi et, dessous, une bouteille de propane (pas très sécurisant, je te l’accorde) pour faire fonctionner le chauffe-eau. Toujours sous le chauffe-eau à gaz, un chiotte – oui, un vrai chiotte ! – qui fonctionne, tout comme la douche, grâce à l’eau stockée dans un gros chauffe-eau électrique qui, lui, est hors d’usage. Face à la réserve d’eau il y un meuble-cuisine, comme ceux que tu trouves dans les studios des immeubles des stations de ski. Sous le meuble, un groupe électrogène et sa réserve d’essence. Ainsi que plusieurs plaques minéralogiques et une pince à rivets (je change régulièrement les plaques du camion pour ne pas être repéré). Le fond est occupé par deux vieux buffets de salle à manger sur lesquels j’ai posé un matelas. La capucine est occupée par trois gros sacs de vêtements, un sac de matériel divers, mon duvet et un radio-cassette. Tout cela donne une image de capharnaüm, d’accord, mais surtout une image de vrai déménagement. J’ai pas de chauffage, alors pour ventiler l’ensemble, j’ai installé une trappe au-dessus de la douche et une grille sur les portes arrière. Ce sont les seuls signes de vie, mis à part les tuyaux de vidange de la douche et des toilettes. Le gros défaut, c’est l’évacuation des eaux de la douche et des chiottes qui se fait directement à l’extérieur. Donc, lorsque je « tire la chasse » ou que je me douche, une grosse flaque de liquide se forme sous la camionnette… Pas très discret tout cela !
Nous étions plusieurs à attendre dans le hall du journal, j’ai reconnu quelques visages de jeunes journaleux que j’avais croisés dans diverses rédactions. Le rédacteur en chef nous fit signe de pénétrer dans la salle vitrée après nous être passé devant sans un regard.
Il jeta négligemment sa serviette de cuir sur la grande table et sans même attendre que nous soyons tous installés, il commença sa présentation d’une voie fluette peinant à obtenir le silence :
« … Les travaux des économistes très compétents tendraient à prouver que les tensions entre les USA et l’Iran ainsi que les difficultés résultant du soutien de l’Afghanistan par les USA devaient avoir perturbé le trafic mondial de produits stupéfiants et a fortiori le trafic français. La suppression de Jacques Mesrine (redoutable malfaiteur) amplifiant le phénomène. La police confirme la déstabilisation des réseaux connus, leurs informateurs habituels étant dépassés. Il y aurait sans doute un papier à faire car des arrestations sont imminentes ».
Il se tut, faisant le tour de la table du regard. Personne, parmi les pigistes, ne semblait vouloir s’intéresser au sujet.
Le rédacteur, qui semblait croire en l’importance de ses informations, insista en exprimant, d’une voix énervée par le manque de conviction des auditeurs, les sombres prévisions de ses sources. D’après elles, puisque le marché était perturbé, surtout en ce qui concernait les approvisionnements d’opium en provenance d’Afghanistan et les passages de shit depuis le Maroc, des petits malins allaient essayer de prendre la place des trafiquants actuels et au besoin, toujours d’après elles, déstabiliser le trafic de cocaïne en provenance de l’Amérique du sud. J’écoutais d’une oreille distraite les propos imagés de chiffres, de graphiques projetés grâce à des transparents, de schémas tracés sur le paperboard et de gesticulations tendant à renforcer le propos. Le sujet ne m’intéressait pas. Non pas qu’il fut inintéressant mais la drogue, j’avais déjà donné[1].
D’ailleurs parmi les journalistes présents, personne ne semblait vouloir prendre le sujet. Le rédacteur nous proposa de prendre un dossier résumant les objectifs rédactionnels ; c’est en le parcourant que j’y ai vu un intérêt personnel : Afghanistan, Amérique du sud, Maroc…
Je me voyais déjà voyager aux frais du journal…
Comme je fus le seul à prendre un dossier, le rédacteur me confia immédiatement le sujet en me précisant les échéances de publication.
En guise de voyage je me suis retrouvé à surveiller un voilier, « le Caparaçon », amarré dans le port de Saint-Gilles Croix-de-Vie. Bateau appartenant à Jonathan Dupuis. J’avais remarqué que, d’après les documents fournis par le journal, ce voilier était toujours amarré dans un port propice au trafic : Amsterdam, Ceuta, Barcelone et ne semblait pas faire d’autres escales. De là à penser qu’il s’agissait d’un caboteur distribuant la drogue d’un port à l’autre, il n’y avait qu’un pas, que je franchis aisément.
CHAPITRE 2
Je surveillais donc Jonathan Dupuis, depuis ma camionnette garée sur le parking face au port. Cet homme avait un voilier de onze mètres : « le Caparaçon ». Ma surveillance m’avait permis de confirmer qu’il faisait régulièrement la liaison entre l’Ile d’Yeu, le Maroc et la Hollande. Je ne maîtrisais pas encore les liens qui unissaient les couples « Boris et Sophie » et « Erick et Adeline » avec Jonathan Dupuis, que je soupçonnais de trafic de drogue. Mais grâce au dossier du rédacteur en chef, je savais que des contacts réguliers avaient lieu entre les trois familles. J’espérais toujours avoir un bon article à publier.
Alors que j’avais garé ma camionnette face à la maison d’Erick et Adeline, pas très éloignée du port de plaisance de Saint-Gilles Croix-de-Vie, alors que la ville étendait ses ruelles dans la pénombre du soir. Erick fermait un à un les lourds volets de bois ; ainsi, l’intimité de son foyer, protégée des regards indiscrets, pouvait s’épanouir dans la saveur cotonneuse du nid douillet qu’ils avaient su créer.
Eh merde, je voyais plus rien ! Je posai mes jumelles devenues inutiles sur le siège de la camionnete et je descendis pour me placer derrière la petite vitre de la salle de bains. A défaut de la vue, je savais pouvoir entendre toute leur conversation.
On était à cette heure de la journée ou, faisant fi de toute convention, Erick se relâchait au point de traîner, sur le carrelage parfaitement ciré, ses vieilles charentaises. Je pouvais imaginer, malgré les volets clos, que le directeur commercial de la conserverie s’abandonnait le soir dans une robe de chambre usagée. Lui, d’habitude si bien habillé, goûtait les plaisirs de s’encanailler à être débraillé à cet instant privilégié.
Mon imagination fit le reste : le journal du jour étalait ses caractères sur le canapé. Erick se laissa choir à côté, le prit et le feuilleta dans un bruit très caractéristique.
Pendant ce temps, Adeline, dans la chambre de leur fils Sylvain, aidait celui-ci à résoudre un problème d’algèbre. La lumière de la fenêtre de sa chambre était visible de mon poste d’observation. Sylvain était un garçon adorable qui avait de brillants résultats scolaires. Son surpoids ajoutait à sa bonhomie. Il obtiendrait sans doute facilement son Baccalauréat et un avenir prometteur dans le commerce internationnal l’attendait. Sportif accompli dans le domaine des échecs. Il faisait la fierté de ses parents. La seule note discordante dans le concert de louanges était sa façon de s’habiller et sa coupe de cheveux. Cela inquiétait Adeline mais son mari disait : « laisse faire la jeunesse, cela lui passera, il se cherche… ». Je trouvais que les renseignements du dossier (vraisemblablement « fuité » de la DST contre monnaie sonnante et trébuchante) étaient particulièrement précis.
Le téléphone sonna, Erick décrocha, fort mécontent, du moins je le crus au marmonnement que j’entendis. N’aurait-il donc jamais de tranquillité ? Surtout un vendredi soir, pensa-t-il. La voix familière d’un ami de longue date fit renaître la quiétude qui était sienne avant la sonnerie. Tranquillisé, il mit le haut-parleur afin qu’Adeline et son fils puissent suivre la conversation. Il se réinstalla confortablement (le bruit du journal rapidement plié et jeté sur le fauteuil d’en face) tout en criant à l’intention de sa femme : “Ecoute, il s’agit de Boris”.
Erick écoutait d’une oreille attentive son ami lui proposant une sortie en mer pour le lendemain. Adeline, descendue du premier étage, entra dans la pièce, s’assit en ôtant le journal et cria :
– Bonjour Boris !
– Bonjour, Adeline, répondit Boris.
Boris expliqua de sa voie séduisante qu’il leur proposait une sortie en bateau pour le lendemain. Il conclut en lui demandant son accord. Adeline riait maintenant, elle répondit, à la question de Boris :
– Bien sûr que je suis d’accord. Surtout que la météo devrait être excellente pour un mois de janvier. On laissera Sylvain avec ta fille Claire, au cas où cela ne les intéresserait pas.
– D’accord, rendez-vous à huit heures à votre domicile, conclut Boris.
Elle reposa le journal puis s’éloigna vers la cuisine, laissant son mari converser avec son ami. J’imaginais Erick la regardant s’éloigner. Une vague de souvenirs intimes l’assaillant, se rappelant la douceur de sa peau, les moindres parcelles de tendresse qui se cachaient dans l’ondulation de ce jean moulant et ce pull trop ample. Se remémorant la passion sagement folle que ses jolies formes savaient susciter dans le refuge de ses bras. J’imaginais ses pensées vagabondant entre le plaisir d’avoir possédé et le désir de séduire. Je voyais presque au travers les sons que je percevais ; Erick pensant au bien-être qu’il ressentait tout en étant conscient de sa précarité.
La conversation avec Boris était terminée depuis un certain temps lorsque Sylvain entra dans la pièce.
– Papa, Papa... Tu rêves ?
Je l’imaginais, regardant un court instant son fils avant de lui répondre.
– Non, non...!
– S’il te plaît, reprit Sylvain, aide-moi à trouver la solution à ce problème de mathématiques.
Je m’éclipsais discrètement, n’ayant plus rien à apprendre ce soir. Une fois retourné à mon camion, le sommeil m’emporta très vite.
Le lendemain je me suis garé assez tôt devant l’habitation de Sophie et Boris afin de les espionner avant l’arrivée de leurs amis.
Leur maison surplombait la plage. Ses larges ouvertures s’ouvraient sur l’Atlantique et, en hiver, sublimaient de forts coups de vent. Quel plaisir lorsque, bien protégé, le couple écoutait la mer rugir aux portes de sa maison ! Ce matin point de tempête, un calme reposant. Une couleur bleue venait caresser la plage de vaguelettes timides. Le soleil naissant allongeait les ombres et arrosait le paysage d’une lumière douce.
– Quelle idée ! Etre en congé et se lever si tôt !, dit Erick en se relaxant dans un fauteuil. Boris le regarda en souriant.
– Oui bien sûr, mais pense au plaisir que tu auras lorsque le magnifique bar, que je suis sûr de pêcher, grillera sur un feu de bois. Cela te changera de ton poisson en conserve.
Eric croisa le regard malicieux de Boris. Il était habitué aux traits ironiques de son ami, aussi n’hésita-t-il pas à répondre sur le même ton.
– A notre dernière partie de pêche, tu as nourri plus de poissons que tu n’en as grillés.
– C’était les conserves de ton usine qui m’avaient rendu malade, j’en avais mangé la veille.
– En tant que médecin, tu aurais dû reconnaître une conserve avariée avant de la manger.
– Ça suffit vous deux !,dit Adeline en riant.
– Oui !, reprit Sophie, la femme de Boris. En tout cas, même si votre amour-propre doit en souffrir, j’emporte un pique-nique complet. Cela sera plus prudent, messieurs les pêcheurs !
– Alors en route !, dit Erick. Vous êtes sûrs que vous ne désirez pas venir ?, cria-t-il à l’intention de Sylvain et de Claire.
– Non, non !, répondirent deux voix émanant du premier étage.
Les deux couples roulaient tranquillement en direction du port. Celui-ci, distant de quelques kilomètres, était, à cette heure, empli de cette sensation agréable que seule peut avoir une ville plus tout à fait endormie. L’odeur de croissants, de pain frais, mêlée à la fraîcheur matinale accentuait une impression de bien-être, de sérénité. Cette odeur : la signature du travail accompli, la signature d’un labeur anonyme, le signal que la ville attend pour se réveiller, cette odeur insidieuse pénètre les chairs et ravive les souvenirs enfantins.
Erick immobilisa son véhicule le long du quai. Les quatre amis en descendirent. Le coffre renfermant le matériel de pêche et les victuailles fut rapidement vidé. Erick et Boris se chargeant du transbordement, Sophie et Adeline du rangement. Le bateau long de sept mètres offrait un cockpit agréable pour la pêche et une fort jolie cabine. Tout avait été prévu pour un maximun de confort. Lorsque toutes les caisses furent arrimées soigneusement, Boris actionna le démarreur.
– Attends, attends !, dit Adeline, j’ai oublié mes lunettes de soleil dans la boîte à gants de la voiture.
Déja Adeline gravissait rapidement l’échelle rouillée. La marée étant basse, le bateau se trouvait à environ quatre mètres sous le niveau du quai. Erick regardait sa femme disparaître, absorbée par le granit. « Elle ouvre la portière passager, pensa-t-il, elle prend ses lunettes, referme la portière – un bruit mat lui confirma ses pensées – revient vers l’échelle et maintenant m’apparaît. » Effectivement, Adeline souriait, ses lunettes barrant son visage d’un large trait foncé.
– J’arrive !, cria-t-elle.
La jeune femme se retourna, plaça son pied gauche sur le premier barreau, tout en tenant fermement les montants, puis elle chercha de son pied droit le second barreau. Elle le trouva, souleva son pied gauche. C’est à cet instant que son pied droit glissa. Entraînée par le poids de son corps, elle bascula, son front frappa violemment le haut du quai. Le corps inerte chuta pendant ce qui parut de longues secondes sous les regards de son mari et de ses amis avant de s’écraser sur le pont du bateau. Le bruit du choc résonna dans la tête d’Erick. Sophie, une main sur la bouche pour s’empêcher de crier, se refusait à admetre la réalité. Déjà, Boris s’agenouillait à côté du corps, le réflexe professionnel à peine entravé par les liens d’amitié qui l’unissaient à Adeline. Il souleva d’un doigt une paupière, pendant que, de l’autre, il contrôlait les battements cardiaques. Le corps désarticulé, allongé sur le dos, semblait dérisoire sur le pont du bateau. Boris rassuré par les battements réguliers du cœur, cherchait maintenant à localiser d’éventuelles fractures. Erick, sans un mot prit la main de sa femme.
– Non !,dit Boris tout en continuant son évaluation.
– Pourquoi ?, demanda Erick.
Le médecin hésita un instant puis il dit :
– Tu vas téléphoner aux pompiers, tu leur diras qu’une blessée grave ayant subi une chute importante, perte de conscience sans arrêt respiratoire ni cardiaque se trouve sur le quai face à la criée. Tu précises qu’un docteur lui donne les premiers soins. Tu attends les pompiers pour leur désigner l’endroit exact. C’est compris ?
– Oui.
– Alors dépêche-toi.
Boris regarda son ami partir; Sophie, sans un mot, recouvrit Adeline d’une couverture jusque sous le menton. Puis elle regarda son mari.
– C’est grave ?, l’interrogea-t-elle.
Il haussa les épaules en signe d’impuissance.
– Traumatisme crânien probablement, absence de réflexes sur les deux jambes, position de la tête anormale.
Sophie respecta le silence. Elle savait ou plutôt devinait au regard sombre de son mari que quelque chose le préoccupait. Elle n’osa pas le questionner, ils restèrent de longues minutes silencieux.
Enfin la sirène retentit. Des visages apparurent en haut de l’échelle. Le responsable des pompiers reconnut Boris. Les deux hommes s’estimaient et leurs professions les faisaient souvent se rencontrer.
– Comment cela se présente-t-il ? demanda le pompier.
– Mal, répondit Boris, je veux la civière et trois gars habitués à bouger un polytraumatisé.
Erick impuissant, inutile, énervé, regardait le brancard de toile sur lequel on venait de déposer sa femme. Doucement, sans heurts, les pompiers, ruisselant de sueur, bras tendus au-dessus du vide, tiraient les cordages. Peu à peu, la civière remontait, comme suspendue entre deux mondes. Adeline brisée, inconsciente, dépendante, mais si proche d’Erick par la peine qu’elle lui faisait. Dès que le corps fut à portée de mains des pompiers restés sur le quai, Erick s’en empara et tint à placer, avec d’autres sauveteurs, la civière dans l’ambulance. Le véhicule s’ébroua dans un nuage nauséabond et prit la direction de l’hôpital.
Boris amarra son bateau et rejoignit Sophie sur le quai.
– Erick n’est pas avec toi ?,demanda-t-il à sa femme.
– Non, je lui ai dit que nous prendrions un taxi pour nous rendre à l’hôpital, il ne tenait plus en place.
– Tu as bien fait.
Boris serrait contre lui un paquet de la taille d’une boîte de sucre, ficelé dans du plastique.
– Il faut que je dépose ce paquet, je ne vais pas tout de suite à l’hôpital.
Sophie ne fit pas de difficultés. Elle héla un taxi, et son mari se dirigea vers le « Caparaçon ».
Le long bâtiment dédié aux soins abritait une agitation feutrée. Erick arpentait le couloir sans savoir s’il allait dans la bonne direction. Mais au moins, il dépensait, pas après pas, la nervosité qui l’habitait. Il fallait qu’il fasse quelque chose. Des murs, des portes, des numéros sur les portes avec, pour chacun, son lot de malheurs ou de joies ; mais pas de service neurologique. Une infirmière ou aide-soignante, peu lui importait, quelques mots échangés dans la blancheur du couloir et la certitude de ne pas marcher du bon côté. Demi-tour, les mêmes portes avec leurs numéros émergeant comme des récifs de la pâleur obsédante de la peinture des murs. Le désarroi devant un palier : « où se trouve ce putain de service ? Allons du calme, l’infirmière t’a dit le deuxième couloir à droite » pensa-t-il. Encore des portes, des mètres de couloirs avec des activités feutrées. L’impression oppressante d’un gigantesque labyrinthe.
Enfin un panneau : service neurologique. Le pas se pressa, presque à courir. D’un geste brusque, Erick ouvrit la porte. Un couple de personnes âgées, assis autour du lit d’un jeune malade, le regarda, surpris par sa brusque intrusion. Il réalisa dans le regard du couple combien son attitude et ses vêtements pouvaient surprendre dans un tel lieu. Il n’avait pas quitté son jean déchiré, son pullover taché et il était chaussé de bottes souillées.
– Je cherche ma femme, bredouilla-t-il.
Une infirmière pénétra à cet instant dans la chambre. Elle aussi sourcilla à la vue d’Erick.
– Je cherche ma femme, implora-t-il.
– Vous êtes monsieur...
– Ma femme a eu un accident, on vient de vous l’amener. J’ai vu les urgences... Ils m’ont dit de monter dans votre service. Où est-elle ?
Les yeux contenant trop d’inquiétude rougeoyèrent d’impuissance.
– Où est-elle ?, répéta-t-il.
L’infirmière regarda cet être indigne, cet être ayant perdu le sens de la pudeur et de la retenue, avec le regard si froid des habitués à l’insoutenable.
– Où est-elle ?
– Venez, dit la femme en blanc.
Ils pénétrèrent dans une pièce très claire, très vaste, meublée de grands classeurs, de quelques chaises et d’un bureau derrière lequel un homme en blouse verte lisait. Ce dernier leva la tête.
– Je vous avais dit que je ne recevais plus ce matin !, dit-il d’un ton agacé à l’infirmière.
– Oui, mais il s’agit du mari de l’accidentée que les urgences viennent de nous monter.
Le médecin fit la moue.
– Je n’ai pas le temps de vous recevoir, comprenez, il faut que j’examine votre femme.
– Est-ce que je peux la voir ?, demanda Erick.
– Non, désolé ! Je dois l’examiner avant.
– Est-ce grave docteur ?
– Je n’en sais rien, laissez-moi lire son dossier puis l’examiner, je vous verrai après.
Le médecin se leva, mettant ainsi fin à l’entretien. Il sortit. L’infirmière posa sa main sur l’épaule d’Erick et lui proposa de gagner la chambre destinée à Adeline afin d’attendre qu’elle y soit transférée.
Un couloir bordé de portes posées sur un carrelage brillant les conduisit jusqu’au numéro 507. La porte s’ouvrit sur une chambre impersonnelle abritant un lit et sa table de chevet. Un rideau tiré séparait la pièce en deux parties égales. Un gémissement s’élevait derrière le rideau. Preuve que le lit était occupé par une personne qui souffrait. Pendant que l’infirmière se souciait de la personne du fond de la chambre Erick remarqua l’odeur omniprésente d’éther.
L’inquiétude coulait dans les veines d’Erick comme un véritable acide qui rongeait peu à peu son sens critique. Pas un bruit, juste le murmure incompréhensible de la voix de l’infirmière. Une chaleur sèche à absorber jusqu’à la salive, une ambiance feutrée où il fait bon mourir parfois et vivre souvent. Hôpital, association avec grave, grave avec mort. Les murs sont clairs comme des nuages, on a envie de les salir pour se persuader qu’ils existent.
– Toc, toc... Toc, toc...
– Oui !, répondit l’infirmière en ouvrant la porte.
Boris et Sophie apparurent dans l’encadrement. Finalement, ils étaient arrivés presque en même temps à l’hôpital.
– Alors ?, demanda Boris.
– Alors rien ! Je n’en sais pas plus que tout à l’heure.
Son ami le noya d’un flot de paroles toutes plus rassurantes les unes que les autres. Pourtant Erick n’était pas dupe car il avait vu la chute. Il n’écoutait plus. Ses pensées allaient vers Adeline. Quand enfin, son ami se leva en disant :
– Je vais aux nouvelles.
Erick comprit seulement à cet instant la gravité de la situation. Il la présentait jusqu’alors, mais comme un gosse refuse le fait de la mort, il se refusait inconsciemment à admettre la réalité. Il n’avait jusque-là que cherché à voir sa femme, espérant la retrouver souriante, remise sur pieds par les docteurs de l’hôpital. Que son ami docteur aille aux nouvelles était un véritable électrochoc.
J’avais suivi toute la scène de mon fourgon-observatoire, lisant dans les pensées de chacun, devinant le psychodrame que chacun vivait. Cela me remémorait le port de Concarneau et mes propres aventures. Dans le malheur de ces gens, je revivais mes propres angoisses.
CHAPITRE 3
Le premier février, je stationnais dans le seizième arrondissement de Paris (oui, ma boîte postale est là), je lisais mon courrier professionnel (contrat pour des piges ou des articles) puis je partis marcher dans la ville. Je devais retourner en Vendée le lendemain. Machinalement mes pas m’ont amené devant les stigmates du Picasso de janvier. J’ai donc repensé aux deux crétins qui avaient tiré. Je n’arrivais pas à les faire sortir de mon esprit. Je marchais encore, mon fourgon n’était pas loin, quand au détour d’une rue je les ai vus (revus). Ils étaient là à deux cents mètres, marchant vers moi. Il n’y avait personne dans la rue.
La fille était mignonne, brune, mince, ses cheveux longs cachaient en partie son visage. Un jean délavé et déchiré aux genoux masquait des jambes que je devinai très fines… Son compagnon était bien en chair, un crâne rasé partout sauf une crête noire qui dépassait d’une veste militaire de couleur camouflage vert. Le pantalon noir moulant s’arrêtait avant les rangers. Une chaîne de vélo négligemment posée sur son épaule comme une fourragère marquait la volonté de violence. Soudain un chat sortit juste la tête d’une poubelle, il avait entendu du bruit et dirigeait son regard et ses oreilles en direction des deux jeunes ; le garçon sortit la main de sa veste, une grosse masse sombre allongeait son bras. Je devinai qu’il s’agissait d’une arme et qu’il allait s’en servir. Le chat le regardait toujours, il avait baissé ses oreilles en arrière et reculé sa tête. Le jeune à la chaîne de vélo pointa son arme sans sourciller vers la boule de poils. Elle n’avait aucune chance. Un homme portant un petit sac poubelle sortit rapidement d’un immeuble juste au moment où le jeune tira. Il ne pouvait pas voir le canon pointé dans sa direction. Le chat disparut dans le container. L’homme avait fait un pas qui le menait sur le trottoir. La balle sortit dans un bruit assourdissant. Les trajectoires se croisèrent, l’homme s’effondra et les deux jeunes abrutis partirent en courant.
Moi je ne pouvais rien dire, j’étais pétrifié d’horreur. Le chat partit en bondissant de gauche à droite. Une femme a ouvert ses volets et a poussé un cri à la vue du corps sanguinolent. Par chance elle ne m’a pas aperçu. Je suis monté dans ma camionnette et je n’ai plus bougé, tremblant de peur. Lâche ! La police arriva rapidement, sirènes hurlantes d’impuissance. Un cordon de sécurité fut établi autour. J’étais pétrifié de peur et de honte mélangées, incapable de bouger.
Le mois de février commençait mal. J’appris par la radio, le lendemain, que Monsieur Joseph Fontanet, ancien ministre de l’Éducation Nationale, avait été abattu d’une balle de gros calibre (11.33) dans une rue du seizième arrondissement. Grièvement blessé au poumon, il a succombé à six heures trente le 2 février 1980. Toutes les radios retraçaient sa vie au travers de nécrologies flatteuses. Ne pouvant pas en apprendre plus et souhaitant absolument m’éloigner de la scène du crime, je décidai de me rendre à la Roche-sur-Yon afin de surveiller le commissaire de police et de me consacrer à mon affaire de trafic de drogue. Le commissaire, celui-là même qui était décrit comme un alcoolique véreux dans le dossier de la rédaction ; toute sa carrière était retracée et son adresse actuelle fournie. Je désirais comprendre l’attitude de la police par rapport aux trafics de drogue. La route entre Paris et la Vendée fut avalée sans problème au rythme d’une cassette des Beatles. Je suis arrivé à seize heures devant le domicile du fonctionnaire. Je me suis garé aux pieds de l’immeuble abritant son appartement, puis je suis passé à l’arrière de mon fourgon. Après avoir installé mon appareil d’écoute, j’ai commencé un excellent livre : Les Ritals de Cavanna, qui me permit de passer une bonne fin de journée.
Chapitre 4
Le réveil tinta à six heures. Mon appareil d’écoute transmit et amplifia le son, ce qui me réveilla en sursaut. J’imaginais, grâce aux bruits que j’entendais, qu’une main lourde de sommeil écrasait de son poids le pauvre instrument dans le but de stopper la disgracieuse sonnerie. Le commissaire resta couché pour savourer cet instant où l’esprit n’a pas pris la pleine mesure du réveil puis le corps du commissaire de police de La Roche-sur-Yon s'ébroua parmi un fatras de literie froissée. Un rapide regard vers sa table de nuit le rassura sur l’heure. Il étira ses membres en baillant fortement avant de se diriger, d’un pas hésitant, vers les toilettes. Il se soulagea d’un jet libérateur puis se dirigea du même pas vers la baignoire où une douche acheva de le réveiller. Le liquide chaud coulait sur son corps en provoquant des frissons. Un rapide savonnage avec le shampooing qui coulait de son crâne dégarni lui permettait également de se laver. Le rinçage effectué simultanément était suivi du rasage, sans produits spéciaux et sans sortir de la baignoire. En procédant ainsi, il n’était jamais convenablement présentable, mais il gagnait, disait-il, du temps.
La cafetière programmable était, comme à son habitude, éteinte. La huche à pain abritait les quignons de la semaine passée et le frigo était vide. Il descendit en peignoir mal fermé jusqu’aux boîtes aux lettres de sa résidence pour y récupérer le journal que le livreur déposait chaque matin. Il remonta en lisant les gros titres de la première page sans rencontrer d’autres habitants. Le commissaire entra dans son appartement sans remarquer le bazar qui y régnait. Il alluma le poste de radio pour écouter les informations de six heures trente, la station diffusait une chanson de l’album « Fragile » de Francis Cabrel. Il chercha en vain des vêtements propres dans son armoire et s’habilla avec les affaires qu’il portait la veille.
L’immeuble commençait à revivre des bruits des occupants, il résonnait imperceptiblement des mille riens feutrés que chacun essayait d’amoindrir.
Le commissaire descendit pour la deuxième fois les marches de l’escalier, cela constituait son seul sport de la journée. Il continua jusqu’au sous-sol de la résidence pour y récupérer son véhicule. Son seul luxe dans sa vie de célibataire : une grosse berline puissante mue par un six-cylindres. La machine répondit nerveusement à la sollicitation de la clé sur le démarreur avant de glisser silencieusement vers la sortie. Je m’étais préparé à son départ en regagnant d’abord mon poste de conduite puis en conduisant la camionnette presque jusqu'à la sortie de la cité. Le commissaire me doubla, ainsi pensais-je, il ne pouvait pas penser être suivi.
D’autres automobiles se mouvaient dans les rues. Le commissaire emprunta l’avenue de la Vallée Verte, remonta la rue jusqu’à l’angle des cafés Albert, huma la délicieuse odeur de la torréfaction puis s’engagea sur le boulevard des Etats-Unis. Il passa devant les haras nationaux, continua jusqu’à la place de la Vendée et stoppa sa voiture dans la contre-allée.
Comme à son habitude, en entrant dans le bistrot il demanda à voir le journal. Un café noir et deux croissants lui furent apportés sans qu’il ne les commande. Il lisait le même quotidien que celui qui lui avait été livré. Le petit commerce s’emplissait des bureaucrates qui buvaient une dernière boisson avant le début du travail.
Le commissaire ne prêtait pas attention à l’activité naissante. Il ne regardait pas l’augmentation continuelle du trafic automobile. En effet, La Roche-sur-Yon, capitale de la Vendée, ville moyenne de cinquante mille habitants draine en ses routes les populations des communes environnantes. On approchait de l’heure optimum de l’augmentation du trafic. Les feux rouges, face au bar, retenaient alternativement leur contingent de véhicules aux conducteurs pressés. Le commissaire aimait cette circulation anarchique, c’est pourquoi il quittait toujours l’estaminet à ce moment-là. Lorsqu’il fut réinstallé au volant, le ventre rassasié, il brancha sa radio de service et appela le central pour s’informer et préciser sa position. Aucune mesure importante ne nécessitait sa présence au commissariat avant neuf heures, il décida donc de patrouiller en ville. Comme au temps où il était inspecteur, il aimait fureter avec son véhicule, sentir le puissant moteur vivre sous son pied droit. Il aimait observer la vie de la cité, ses activités mineures qui, mises bout à bout, créent une atmosphère de bien-être. Cette agitation extérieure contrastait avec le calme de son appartement. La voiture s’engagea autour de la place Napoléon. Il regarda les façades à l’architecture rectiligne, où seules les deux tours carrées de l’église Saint-Louis semblaient vouloir dominer les autres constructions. Il tourna à droite descendit la rue du Maréchal Joffre, retourna à droite et stoppa presque immédiatement devant le commissariat. Il ne rentrait jamais son véhicule dans le parking réservé. Officiellement, pour ne pas payer le parcmètre, il soutenait qu’il lui était nécessaire de disposer, le plus rapidement possible, de sa voiture. Officieusement, il désirait pouvoir la regarder quand bon lui plaisait. Il aimait découvrir, sous l’angle insolite que lui donnait deux étages, les galbes sensuels de la carrosserie.
Si le représentant de l’Etat avait mieux regardé, il m’aurait vu le surveillant, assis dans ma camionnette garée juste derrière sa voiture. J’avais remarqué qu’une grosse berline de couleur noire, la même que celle qui était garée devant le bateau de Jonathan Dupuis, surveillait les déplacements du commissaire. Ma veille a duré un mois. J’ai eu la confirmation de ce que je pensais, c’est-à-dire que Jonathan Dupuis trafiquait du cannabis en provenance du Maroc. Des bateaux larguaient des sacs étanches au large de l’Ile d’Yeu sur des positions transmises par message à Jonathan. Celui-ci, en fonction des besoins du marché, allait les repêcher soit pour le marché français soit pour le marché hollandais.
Mon travail me permit de suivre à la radio les exploits du jeune patineur Éric Heiden qui améliora cinq records aux Jeux Olympiques de Lake Placid. Tout comme j’appris la nomination de la première femme, à l’académie française : Marguerite Yourcenar. Les radios ne parlaient que de cela et la polémique enflait surtout qu’il faudrait construire, sous la coupole, des toilettes réservées aux femmes. Toute cette surveillance durant le mois de février fit que je ne vis pas les premiers bourgeons du mois de mars.
Il me restait à découvrir un protagoniste important des réseaux mafieux, du moins d’après le dossier du rédacteur. J’ai donc décidé de surveiller Norbert car il passait régulièrement dans la nuit, au volant de sa deux-chevaux, devant l’emplacement du « Caparaçon » et déposait un message sous l’essuie-glace de la grosse berline noire de Jonathan Dupuis. Norbert a, semble-t-il, été mêlé à plusieurs affaires louches dans le sud de la France. Son père est un riche homme d’affaires qui le protège et, à chaque fois, son nom a été blanchi par la police. Si l’on s’en réfère aux informateurs du journal, sa venue en Vendée n’est pas sans rapport avec le trafic de drogue.
Assis dans mon camion, j’éprouvais le besoin de faire le point et d’écrire tout ce que je savais : Erick et Adeline qui blanchissaient l’argent de la drogue grâce à la conserverie. Ils avaient un fils : Sylvain. La drogue était récupérée au large des côtes vendéennes par un voilier, le « Caparaçon », appartenant à Jonathan Dupuis. Boris, médecin et Sophie, sa femme, étaient responsables de la distribution des colis de drogue. Une mystérieuse voiture noire rôdait à Saint-Gilles ainsi qu’à La Roche-sur-Yon. Son conducteur surveillait le commissaire de police. Mince, je n’avais pas encore assez d’éléments pour écrire un article de fond. Je repris le dossier confié par le rédacteur pour étudier les autres protagonistes de cette histoire. Je choisis Norbert ; en route pour Fontenay-le-Comte, là où était situé son domicile.
[1] Voir les livres précédents : 1976… plus jamais comme avant, et 1977… je… la vengeance, aux Editions Les 2 Encres.