Quatorze heures. Norbert était assis dos au comptoir, il regardait la gare de Nantes. Il ne m’a pas vu venir. Je commandai avant de m’asseoir un casse-croûte jambon beurre et une bière. Au son de ma voix, il s’est retourné. Je lui fis un signe de tête et j’allais le rejoindre.

– Salut ! me dit-il, félicitation pour la livraison. Gildas m’a dit que tout s’était bien passé.

Il cherchait à savoir si j’avais fait le rapprochement avec notre voyage et l’attentat.

– Impeccable, aucun souci. Tout était bien préparé, nous étions dans les temps pour que je puisse faire mon autre livraison.

– Tu es en avance, t’as pas de travail ?, me demanda-t-il.

– Cet après-midi non, mais ce matin j’avais une livraison entre Saint-Gilles Croix-de-Vie et la Chevrolière. (Toujours rester proche de la vérité, pensais-je) et toi qu’est-ce que tu fais comme boulot ?

– Je suis prothésiste dentaire à Fontenay-le-Comte, me répondit-il.

 

Je croquai dans mon jambon beurre que l’on venait de m’apporter. Cela me laissait du temps pour réfléchir. Si je ne posais pas de questions naïves, il allait se douter que j’avais tout compris. Il valait mieux que je m’intéresse à lui pour détourner les soupçons.

– C’est loin de Nantes, Fontenay-le-Comte ! Tu fais un autre boulot ?

Il me sourit :

– Non, mais je suis passionné de kayak et je navigue tous les week-ends, c’est pour ça que je suis souvent à Nantes.

– Il est à toi le kayak rouge que j’ai vu sur une deux-chevaux ?

– Oui ! Et la voiture aussi. Lorsque tu fais du kayak, tu ressens la puissance des éléments, pour la deux-chevaux c’est la même chose, tu ressens la puissance du vent.

– Arrête ! Parler de puissance pour une deux-chevaux !

 

Il me foudroya du regard. Je compris que j’avais fait une erreur, il ne fallait pas le contredire. Je ne devais jamais oublier que ce mec était extrêmement dangereux.

– Tu ne peux pas comprendre, me dit-il.

– Tu sais, je ne suis qu’un livreur, je n’ai pas fait d’études, c’est vrai que je ne comprends rien à la puissance des éléments dont tu parles. Moi je suis un gars simple, qui vit une vie simple et qui ne se casse pas la tête. (Toujours prendre son habit de crétin dans les situations difficiles et flatter l’ego de son interlocuteur).

Son regard de braise s’estompa peu à peu.

– En tout cas, ça me plairait bien d’essayer le kayak.

Il me sourit et me répondit :

– Facile, il suffit d’en louer un et on se fait une sortie.

– D’accord, tu me diras quand et où.

Son regard s’assombrit.

– Laisse-moi du temps, j’ai plusieurs petites affaires en route actuellement qui me prennent du temps.

– Pas de problème, de toute façon on se reverra.

– Bien sûr, dit-il.

 

Je sentis que la conversation retombait.

– Ça consiste en quoi, prothésiste dentaire ?

– C’est un boulot chiant, juste alimentaire pour l’instant, mais j’envisage d’intégrer un ministère.

 

Il me regarda. Il attendait une réaction de ma part, surtout ne pas me foutre de lui.

– C’est super ! Je ne pensais pas que tu avais de telles ambitions. En tout cas, quand tu seras ministre, j’espère que tu me fileras du boulot.

Il sourit, c’était gagné.

– Je ne veux pas être ministre, je suis trop jeune, je veux juste travailler dans l’ombre d’hommes puissants comme conseiller et gagner plein de fric.

Surtout ne pas insister sur le ministère mais recentrer la conversation sur lui.

– Qu’est-ce que tu veux faire alors ?

– Je suis originaire d’Orange, je voulais être militaire mais ils m’ont viré de l’armée ou plus exactement, ils n’ont pas voulu que je reste parce que je n’avais pas réussi leur putain de bordel de test. Ils m’ont jugé instable et agressif alors qu’ils avaient besoin de personnes calmes, c’est ce qu’ils m’ont dit. Tu te rends compte, des soldats calmes dans l’armée ? La France fout le camp.

Il but une gorgée de son Monaco et poursuivit :

– Heureusement que j’ai des appuis, alors avec l’argent que je gagne, je veux financer un programme de recherche sur les extraterrestres et une fois que je serai en contact avec eux, je serai le maître du monde.

Il s’arrêta de parler. Je savais qu’il m’observait. La question n’était pas de savoir s’il avait raison, la question était de savoir ce qu’il attendait de moi. (Toujours rester à sa place).

– Tu sais, moi je ne suis qu’un chauffeur-livreur qui n’attend rien de la vie, qui ne juge personne et qui gagne suffisamment d’argent pour subvenir à ses besoins et se payer une prostituée de temps en temps. Je n’ai pas d’ambitions.

Il éclata de rire.

– Je t‘adore !, d’habitude les gens à qui je parle de mes ambitions et de mes appuis essaient soit d’en tirer profit, soit ils me prennent pour un débile. Toi, (il se marre) tu me parles d’aller aux putes.

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je suis seul au monde, mes parents sont morts, je survis dans ce monde où je n’ai pas assez de connaissances pour comprendre ce qui se passe, alors en fonction des opportunités, j’accepte ou je refuse de faire telle ou telle chose.

Norbert s’assombrit, il me regarda.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je n’accepte pas tous les boulots, si c’est trop contraignant je refuse, par exemple, j’ai la possibilité de livrer entre les Charentes et Rungis un chargement de fromages de chèvre. Normalement je n’ai pas le droit car le fourgon n’est pas frigorifié et bien ce n’est pas parce que ce n’est pas légal que je refuse. C’est parce que le fromage pue et que l’odeur reste longtemps.

 

Norbert me sourit, je voyais dans son regard toute la pitié qu’il éprouvait vis-à-vis de moi. Il me prenait pour un simple d’esprit et il aimait cela. Il fallait que je reste sur la même ligne de conduite.

– Mais comment tu fais pour connaître des gens au ministère ? T’as sensiblement le même âge que moi.

– Mon père connaît pas mal de monde, c’est lui qui m’a trouvé ce boulot à Fontenay-le-Comte et qui me guide pour atteindre mon but.

– Ton père est au courant de tes ambitions.

– Bien sûr ! Il m’a déjà conseillé auprès de gens importants. Tu connais le SAC ?

Je pris l’air le plus idiot que je savais faire.

– Ben euh, non!

– C’est le Service Action Civique. J’en suis le responsable pour le Finistère.

– C’est bien mais ça sert à quoi le SAC ?

– C’est une association loi 1901 créée en 1960 au service du Général De Gaulle et de ses successeurs gaullistes. Mon père, qui est responsable pour le département du Var, connaît bien Dominique Ponchardier, auteur des « Gorilles » dans la série noire. Il est actuellement vice-président. C’est grâce à cela que je suis entré dans l’association. Notre but actuel est de favoriser le retour au pouvoir du parti gaulliste.

– Ouais, moi tu sais, la politique ça ne m’intéresse pas trop.

Je savais qu’en disant cela, je le ferais encore plus parler de lui et de l’organisation.

– Si, grâce à moi, tu as du travail, ça t’intéresse ?

– Dans ces conditions-là je suis partant.

Norbert me sourit.

– Alors tu auras pas mal de livraisons à faire jusqu’aux élections de mai 1981.

 

J’aperçus au travers les carreaux Gildas et Sylvain, suivis de Claire, qui passaient devant le café. Norbert les vit aussi, cela mit fin à notre conversation. Je le regrettais amèrement car sans l’arrivée des trois, Norbert aurait parlé plus.

Le trio rentra dans le bar, Gildas me fit face, j’étais surpris par sa maigreur, il avait le blanc des yeux rougeoyants, sa peau était grise, ses vêtements semblaient trop grands pour lui. « L’effet de l’héroïne », pensai-je.

Sylvain semblait avoir pris de l’assurance, Claire essayait ostensiblement de montrer qu’elle sortait avec Gildas.

Ils s’assirent à notre table. Le silence s’installa après les amabilités d’usage.

 

Le serveur nous demanda si nous prenions comme d’habitude. Je vis Norbert tiquer à cette remarque. J’étais sûr qu’il nous proposerait un autre bar comme lieu de rendez-vous la prochaine fois. Sans un mot, Norbert sortit de son blouson de jean des petits paquets entourés de plastique, ficelés comme des rôtis. Il en tendit un à chacun de nous en fonction du prénom inscrit dessus.

– Votre salaire, dit-il simplement.

 

Gildas le prit sans rien dire. Claire frétilla sur sa chaise en souriant bêtement, Sylvain joua le blasé en le glissant dans sa poche sans le regarder. Comme il fallait que je sois fidèle à l’image de gars simple que je m’étais donné j’osai dire :

– D’accord, mais je ne t’ai pas fait de facture et je te préviens : en tant que travailleur indépendant, mon tarif est plus élevé que celui des grosses boîtes.

Norbert se marra, Gildas me regarda en souriant, Claire resta impassible car elle n’avait pas compris. Sylvain secoua la tête de gauche à droite en pensant si fort : « Pauvre con ».

Norbert glissa amicalement une main puis tapota mon épaule et me dit :

– Tu ne seras pas déçu par le montant. Je suis d’accord pour que tu me fasses une facture mais elle apparaîtra dans ta comptabilité et tu devras payer des impôts. Alors tu ne crois pas que c’est mieux ainsi ?

– Oui, mais n’empêche que c’est moi le patron et que je dois facturer en fonction des frais que j’ai.

Norbert éclata de rire

– On en reparlera, en attendant foutez le camp, dit-il en souriant. J’attends d’autres personnes, pour le business.

Devant l’ordre, nous obéîmes et chacun repartit. En sortant, j’aperçus une grosse berline noire qui cherchait une place de stationnement. Sûrement le mec du SAC. Je supposai qu’après, Norbert recevrait le groupe de punks.

 

Le mois d’août avait égrainé ses journées très pluvieuses au point que les touristes désertaient la côte. J’étais un peu désœuvré car à part surveiller les maisons et leurs occupants et écrire quelques articles, je trouvais le temps long. Le commissaire m’avait appris que le Caparaçon était amarré sur les quais de Seine à Paris et qu’on lui avait refusé les moyens qu’il demandait pour la surveillance du bateau. J’ai rencontré plusieurs fois Gildas et Claire à Saint-Gilles Croix-de-Vie. Ils semblaient filer le parfait amour ; pourtant Gildas avait encore maigri. Sa masse musculaire importante à sa sortie de prison avait fondu. Il était cadavérique. Ils m’apprirent que Sylvain restait poursuivre ses études à Paris grâce au soutien de Norbert. Eux-mêmes s’apprêtaient à partir le rejoindre car Jonathan Dupuis avait du boulot pour eux jusqu’à la rentrée universitaire d’octobre. Norbert pensait à moi pour plusieurs transports entre Saint-Gilles Croix-de-Vie et Paris, courant septembre.

 

Pendant ce temps, la radio m’apprit que Saddam Hussein, chef religieux de l’Irak, avait donné l’ordre à ses troupes d’envahir l’Iran de l’Ayatollah Khomeiny avec le soutien de la France, de la Russie et des États-Unis.

Une nouvelle émission de radio, Le tribunal des flagrants Délires de Claude Villers et Monique Barma. Avec Pierre Desproges et Luis Rego qui étaient vraiment les avocats les plus bas-d’inter…me plaisait énormément.

 

 

Chapitre 15

 

En tout, durant le mois de septembre, j’ai fait cinq transports entre divers endroits en France et la région parisienne, trois de caisses d’armes, deux constitués de bombes artisanales du type de celles conduites à Bologne. A chaque fois le scénario était identique, Gildas m’accompagnait, on chargeait dans un entrepôt sans savoir officiellement de quoi il s’agissait et on livrait dans des box de cité en banlieue sans que personne ne nous accueille. Norbert payait très largement les déplacements. Le Caparaçon servait de base arrière. Les punks commandés par Sylvain avaient récupéré les bombes artisanales, je ne savais pas à qui étaient destinées les armes. Jonathan Dupuis arrosait copieusement Gildas de drogue ; j’ai vite remarqué, à l’attitude de Claire, qu’elle couchait avec Jonathan et avait laissé tomber Gildas. Celui-ci en semblait très soulagé. D’autant plus que je compris que Jonathan était le « partenaire cinématographique » de Claire. Celle-ci tournait de plus en plus et avait de plus en plus d’argent. Norbert lui intima l’ordre de calmer ses dépenses car son train de vie devenait suspect.

Mise à part la nature des chargements qui me troublait, je passai un bon mois de septembre. Des rencontres régulières avec le commissaire me permettaient de le tenir informé et me donnaient bonne conscience. Le mois passa très vite.

Le 3 octobre 1980, une bombe lancée par deux hommes en moto explosa à une quinzaine de mètres de la synagogue de la rue Copernic à Paris. On dénombra quatre morts et trente blessés. Le commissaire avait bien prévenu son contact au Ministère de tout ce qu’il savait par ma voie mais il lui fut intimé l’ordre de transmettre tout ce qu’il savait mais de ne plus s’occuper des attentats, c’était une affaire d’Etat.

 

Les hommes politiques préparaient activement les élections présidentielles de mai 1981. Le 19 octobre, Michel Rocard lança l’appel de Conflans et proposa ainsi au parti socialiste d’entériner sa candidature. Réponse aussitôt le 21 octobre de François Mitterrand par la voie de Chevènement, qui lui aussi se portait candidat mais qui se retirerait si François Mitterrand se présentait. Manœuvre politicienne qui devrait obliger Michel Rocard à faire la même chose. Il était évident que François Mitterrand crevait d’envie de se présenter. Devant le bordel ambiant, le 26 octobre, Coluche, l’humoriste, décida lui aussi de se présenter. Il obtint 12.5 % d’intention de vote. Pendant ce temps, le tribunal de commerce de Saint-Etienne liquidait le manufacture d’armes et cycle, plus communément appelée Manufrance…

 

J’étais vidé de toute énergie, je n’avais plus la force de faire quoi que ce soit, même les discussions de plus en plus fréquentes avec le commissaire ne me remontaient pas le moral. Gildas, revenu de Paris, n’allait pas bien, surtout que lui avait participé activement à la mise en place de certaines bombes, il traînait sa carcasse osseuse dans les rues de Saint-Gilles Croix-de-Vie. Sa haine était maintenant contre lui, il se faisait honte de bar en bar, en se détruisant peu à peu. Je voyais dans son regard qu’il avait compris que je savais ce que nous avions fait. Il avait réussi à faire payer à la société les mois de prison qu’il avait faits pour rien mais cela ne le soulageait pas. Ni l’alcool, ni l’héroïne d’ailleurs, ne le soulageaient. Ce n’était pas les informations de Norbert qui allaient nous remonter le moral. Il était prévu que durant l'année 1980, trois cents incidents antijuifs dont cent attentats s’organisent en France. Norbert, fort de son impunité, en parlait ouvertement avec les personnes en qui il avait confiance. (NDLR : en réalité, il y a eu deux cent trente-cinq incidents et soixante-quinze attentats ce qui prouvait que les informations avaient permis d’éviter certains attentats).

 

Le mois traînait son lot de déclarations des politiques qui condamnaient unanimement la violence. Je n’écoutais plus rien.

 

Il y avait une grande manif le 27 novembre pour soutenir les familles expulsées du Larzac à cause de la construction d’un camp militaire. Ils campaient au Champ de Mars sous la tour Eiffel, j’y aurais bien fait un tour. Si j’étais ironique, je pourrais leur fournir de quoi faire péter la grande antenne. En attendant, j’avais vu une affiche d’un spectacle qui était présenté à Nantes, il fallait que je me change les idées. Il fallait que je me trouve d’autres centres d’intérêts sinon j’allais devenir fou.

 

Chapitre 16

 

Il fallait absolument que je trouve un dérivatif. Une affiche parlait d’un spectacle vivant au musée d’art moderne de Nantes. Je décidai de m’y rendre ; si le spectacle était intéressant, je pourrais le présenter à mes amis canadiens qui devaient bientôt me rejoindre. Le vieux bâtiment haussmannien était situé au centre de Nantes, juste à côté du Jardin des Plantes. J’avais trois heures devant moi avant de rencontrer Norbert...

D’après la charmante hôtesse d’accueil, le musée d’art moderne accueillait rarement des expositions de spectacle vivant, créées par des scolaires. Malgré la qualité indéniable de l’affiche, il y avait peu de spectateurs dans la salle, une musique discrète nous inondait de douces vibrations. J’étais inquiet : qu’est-ce que c’était, comme spectacle ?

 

 

Scène 1 : (5 min) (La musique s’estompa).

Un homme habillé de noir apparut théâtralement au milieu de la scène. Après avoir remercié les élèves qui présentaient le spectacle durant les vacances scolaires de la Toussaint, après avoir remercié le musée d’art contemporain de les accueillir, il expliqua le partenariat entre les marins de fleurs de Lampaul et lui-même, professeur de philosophie au lycée Clemenceau, juste en face. Il nous expliqua la démarche créatrice inter catégorielle ayant conduit au spectacle final. Il s’agissait d’une approche déductive conduisant les acteurs à intégrer une dimension culturelle métaphysique induisant un savoir structurant et, par là-même, ouvrant des perspectives cognitives au-delà des envies de l’apprenant.

 

Les spectateurs restèrent de marbre devant l’intervention, personne n’osa réagir de peur de passer pour le dernier des imbéciles. Je regrettais déjà d’être entré.

 

Le professeur continua en nous parlant des interrogations des élèves sur la nutrition des marins lors de traversées océaniques et ce, quelle que soit l’époque.

 

Applaudissements d’un groupe d’adultes au fond du hall. J’étais sûr que c’était ses copains qui étaient là pour faire la claque.

 

Je regrettais vraiment d’être venu dans ce merdier. Une voix off, diffusée très fort sur un ton condescendant, nous surprit et nous agressa. La lumière baissa. Nous ne vîmes presque plus rien.

 

Voix OFF :

« Imaginez que vous venez de pénétrer dans le théâtre de la vie. Imaginez qu’un écran blanc vous fait face. Imaginez que la salle est pleine, (j’esquissai un sourire, un peu prétentieux comme propos vu le peu de personnes dans la salle).

Tout le monde est assis, la musique devient de plus en plus forte et vous reconnaissez, enfin, le générique de La croisière s’amuse ». (Tout ça pour en arriver là. Je sentais que j’allais bien me faire chier. Je regrettais d’être venu me changer les idées ici).

 

Scène 2 : (2 min)

 

Un dessin réalisé par Aurélie apparut à l’écran. (Il était signé, elle est courageuse vu la croûte présentée !). La voix off de quelqu’un qui nous dit s’appeler Pascaline décrivit le Fleur de Lampaul.

(Ouhaaa putain !, moi qui connaissais le vrai « fleur de Lampaul », un vieux caboteur à voiles de l’Ile d’Yeu, je me dis que les lycéens avaient dû fumer les produits importés par le Caparaçon pour le décrire de cette façon.

 

Scène 3 : (30 sec)

 

Sur le thème musical de West Side Story, un groupe d’élèves déguisés en fantômes traversa la scène en secouant leurs bras. Le public parsemé échangea des regards amusés et complices. J’avais l’impression qu’il n’y avait pas que moi qui ne comprenait rien.

 

Scène 4 : (5 min)

 

Le professeur intervint :

« Cette année, le voyage en préparation sera la visite du littoral atlantique des Pays de la Loire jusqu’à la Bretagne en passant par la Charente. Il s'effectuera d’avril à juillet 1981 ».

« Ben voilà, il aurait commencé par cela, le public aurait mieux compris », pensais-je.

 

            Scène 5 : (5 min)

 

La voix off demanda : « mais que viennent faire les élèves de Clemenceau dans cette galère (gabare) ? » (Je me le demandais aussi). Aurélie expliqua pourquoi les élèves s’étaient intéressés au projet. Je commençais à en avoir marre c’était, à mes yeux, très nul et pompeux.

 

            Scène 6 - acte 1 : (5 min)

 

Ludovic (déguisé en fantôme avec son nom dessus) poussa un chariot de matériel culinaire et l’étala sur la scène pendant que la voix off faisait le listing du matériel indispensable pour préparer dignement la cuisine à bord d’un bateau.

« Le joint devait être trop fort, ou alors ils s’y étaient mis à plusieurs pour écrire un truc pareil », pensais-je.

 

            Scène 6 - acte 2 :

 

Le prof intervint : « nous avons envoyé nos deux reporters qui nous présentent une cassette vidéo.»

 

            Scène 7 - acte 1 : (5 min)

 

Deux acteurs montèrent sur scène et nous jouèrent, au travers un écran de télé en carton les présentateurs vedettes.

Ils se prénommaient Kévin et Adeline, avec leurs noms sur les tee-shirts ; on les voyait devant un dessin représentant une plage, nous dirent  un texte surréaliste complètement inaudible et mal joué.

 

Scène 7 - acte 2 :

Pendant ce temps, Coralie passait lentement sur la scène, décrivant des arabesques, habillée d’une tenue de plongée avec un masque, un tuba, des palmes, un lancer, une épuisette, un fusil de chasse….

 

 

Je croisai les regards des autres spectateurs, tout le monde avait l’air interrogatif sur la qualité du spectacle. Tout le monde pensait à partir mais personne n’osait se lever. Finalement, un couple de personnes entre deux âges sortit de la salle. Agissant comme un signal, d’autres se levèrent également et regagnèrent la sortie. Je les imitai. J’avais rarement vu une merde pareille.

Finalement, cette daube m’aurait permis d’oublier mon quotidien, je sortis du spectacle avec le sourire aux lèvres. Ce ne serait pas ici que j’emmènerais mes copains pour voir un spectacle français... La qualité des numéros présentés dans les boîtes à musique de Montréal me manquaient.

 

J’appris par le journal que je feuilletais au café, en attendant Norbert, que le commissaire de La Roche-sur-Yon était muté à Marseille. Une promotion lui était accordée. Je me marrais, promu pour avoir fermé sa gueule.

Norbert arriva. Il me tendit un paquet de plastique ficelé comme un rôti. Je savais qu’il contenait l’argent représentant le dernier voyage. Il m’en tendit un deuxième :

– Tu le donneras à Gildas.

J’hésitais à le prendre.

– C’est lui qui m’a dit de procéder ainsi. Tu le trouveras au Caparaçon amarré sur un quai de Seine à Paris. Il garde le bateau pour l’hiver. Jonathan Dupuis, son propriétaire, a une mission pour le SAC qui le tiendra éloigné du voilier.

Je pris le deuxième paquet. Avant que je puisse dire que je ne voulais plus travailler pour lui, Norbert reprit la parole :

– Je dois te dire que je regagne Orange, mon père a besoin de moi dans le Var. Un autre gars va prendre le poste que j’occupe.

J’étais sans voix, bien vu de changer les hommes de place, de ne pas laisser de traces. C’est pourquoi Sylvain et Claire étaient à Paris. Toute l’organisation était en train de changer.

Norbert se leva, il allait partir. Je devais rester fidèle au personnage que je m’étais donné. Je sortis une carte de ma poche et je lui tendis en disant :

– Si tu as besoin de moi pour un transport, je suis disponible.

– Je penserai à toi si j’ai besoin de quelque chose.

Il partit.

 

Je regardai les deux rouleaux d’argent. Sans savoir pourquoi, sans aucune raison valable je décidai de monter immédiatement à Paris voir Gildas, surtout que j’avais récupéré mon camion fraîchement repeint. Ce voyage pouvait attendre, j’aurais pu faire un dernier reportage sur Nantes avant de filer vers la capitale. Mais l’envie de voir Gildas était trop forte.

Je ne me rendis pas compte du temps que je passais dans le trajet entre Nantes et Paris. Je stoppai le fourgon sur le quai indiqué par Norbert...

Le Caparaçon était amarré à couple d’une péniche. Gildas, aviné comme pour ne pas faire mentir la réputation des marins, me fit un petit signe de la main. Je le rejoignis. Il n’allait pas bien. Il était fébrile. Depuis que je le connaissais, j’avais vu le corps athlétique du départ se décharner au point d’avoir face à moi aujourd’hui une véritable loque.

– Merci d’être venu, me dit-il.

Nous entrâmes dans le bateau. Je posai le rouleau d’argent sur la table, Gildas le regarda. Il le prit et me le tendit en disant :

– C’est pour toi.

– Ha non ! C’est ton argent, merci de me le proposer, mais c’est ton argent.

– J’en veux pas de ce fric qui pue la mort !, hurla-t-il. C’est l’argent pourri des attentats que nous avons aidés à réaliser.

Je comprenais ses tourments, je repris l’argent et me dirigeai vers le meuble-cuisine ; de toute façon avec l’alcool qu’il avait dû consommer et son manifeste manque d’héroïne, je n’aurais pas eu le dernier mot.

– On ne va tout de même pas s’engueuler lui dis-je, je te fais du café.

Sans attendre sa réponse, je préparai une cafetière.

Gildas, pendant ce temps, se préparait une seringue d’héroïne, il se posa un garrot et s’injecta le liquide libérateur. Je le trouvai courageux d’être capable de se faire une aussi grosse piqûre. Il me regarda en me disant :

– C’est bien que tu sois là.

Il s’allongea sur la couchette, je m’approchai avec une tasse de café qu’il refusa. Je la posai néanmoins à côté de lui. Il me prit la main et la serra fort. Son regard était déjà parti vers un autre voyage. De ma main valide, je mis une musique, la première cassette qui traînait près de l’appareil, je n’avais pas regardé ce que c’était, les premières notes des Quatre saisons de Vivaldi se firent entendre. Je ne pensais pas que Gildas écoutait de la musique classique.

 

 

Gildas serra plus fort ma main comme pour me remercier. Je ne voulais pas qu’il parte sans musique, j’avais remarqué, lors de nos nombreux voyages, qu’il aimait la musique, toutes les musiques. Seule la main de Gildas enlacée avec la mienne le retenait dans le monde réel. Il me semblait détendu. Je l’accompagnais dans sa fuite ; j’imaginais ce qu’il voyait : être entraîné dans les limbes étranges où le rêve côtoie la réalité. Il tremblait parfois ; ses paupières agitées de soubresauts nerveux traduisaient le bonheur de ce qu’il endurait.

 

 

J’imaginais son voyage :

 

Perdu sur un sentier sans nom, il marchait depuis bien longtemps, très longtemps. Il ne savait pas lui-même, tellement le temps n’avait pas d’importance. Ne ressentant plus la morsure de la drogue, il se laissait submerger par les effets. Le sentier aride et caillouteux comme un sentier de montagne serpentait entre les monticules pierreux. Une roche, friable sous les pas de IL, soulevait une poussière grasse qui retombait sans s’accrocher aux vêtements. Aucune fatigue n’endolorissait ses muscles. Il avançait parce qu’au plus profond de lui-même, il savait qu’il fallait avancer. La faim ne le tenaillait pas, la fatigue n’avait pas de prise sur le rythme lent de sa progression. La lumière sans grande clarté éclairait juste le chemin. Il pouvait découvrir le sentier qu’il suivait. Mieux, il voyait d’autres sentiers inconnus serpenter autour de lui. L’émerveillement était éphémère et l’accoutumance au merveilleux insidieuse. Il hésita longtemps, décidant puis se rétractant avant de prendre une décision. Parfois, il se levait pour prendre un chemin puis il se rasseyait, hésitant encore. Soudain, il prit une décision : ce serait le chemin le dirigeant vers les collines qu’il emprunterait. Il se leva, foula ce sentier et se sentit heureux pour la première fois. Il avait choisi. Bon choix, sans aucun doute. La route aux multiples visages et aux multiples méandres, parfois ardue, parfois repoussante, jamais décevante, continuait d’offrir à IL de quoi poser ses pas. Le pas de IL s’était ralenti, IL écoutait Vivaldi. IL savait que par-delà l’horizon, d’autres sentiers serpentaient, il savait qu’il n’écouterait plus d’autre musique, IL marchait heureux mais l’ombre qu’il traînait derrière lui n’était pas due à la lueur qui le faisait avancer. IL savait que la lumière de ce qu’il connaissait n’était rien par rapport à ce qu’il ne connaissait pas. IL suivit son chemin à quatre pattes, le regard tourné vers devant.

IL s’allongea sur le dos, il était léger.

 IL regarda le bleu du ciel, soudain tout s’illumina dans sa tête.

IL était bien

Gildas était mort.

Je tenais toujours sa main.

Chapitre 17

 

A peine arrivé à La Roche-sur-Yon, je me suis dirigé vers le commissariat. L’homme de loi, mon ami, me reçut tout de suite. Son bureau avait changé, il était rangé. Il n’y avait plus de dossiers dans tous les sens. Je supposai qu’il les avait empilés dans l’armoire sans rien classer et qu’il allait laisser le bazar à son successeur.

– Félicitations pour votre promotion, commissaire.

– Merci, me dit-il, mais elle me laisse un goût amer dans la bouche. Je suis promu pour avoir fourni des éléments très importants dans la lutte contre l’antisémitisme. Grâce aux renseignements que tu m’as fournis et que j’ai transmis, un attentat a pu être évité le 15 octobre aux abords d’une synagogue en banlieue parisienne. Rien sur les différents trafics et surtout les véritables acteurs sont toujours en liberté et actifs. Le fameux Sylvain a pris du galon dans l’organisation, il a organisé un racket lucratif pour le SAC. J’ai réussi à provoquer un contrôle fiscal qui va pourrir la vie de Boris et Sophie. Depuis le retour d’Adeline, Erick ne fait plus partie de l’organisation.

Le commissaire réfléchit tout en parlant.

– Il n’y a que Claire dont je n’ai pas de nouvelles.

– Moi non plus, lui dis-je, elle vivait sur le Caparaçon avec Jonathan Dupuis mais il est parti je ne sais où, peut-être l’a-t-elle suivi ! A ce propos, en parlant du Caparaçon, Gildas Cellier est mort d’une overdose ou plus exactement, il a choisi son départ.

– Merde !, dit le commissaire en s’asseyant.

Je respectais son silence, il culpabilisait. Afin d’orienter la conversation sur quelque chose de plus gai et connaissant son amour pour les grosses berlines je lui demandais :

– Avec une promotion pareille, tu vas changer de voiture ?

– J’n’y avais pas pensé, mais c’est vrai que je pourrais.

La conversation retombait, il était temps que je lui dise pourquoi j’étais là.

– J’étais venu t’annoncer deux choses : la première était le décès de Gildas, la seconde est que j’ai pris la décision de te suivre et de travailler à Marseille.

J’attendais sa réaction. Il me regarda longuement et finit par me dire :

– J’en serais très heureux.

 

Les nouvelles diffusées par la radio durant ce mois de décembre me donnaient le cafard : deux noms pour un mort, deux fois plus de tristesse : Romain, Gary alias Émile Ajard a rejoint Jean Seberg ! (Silence triste). A peine remis de la disparition de l’écrivain, j’appris qu’un déséquilibré avait tué John Lennon. Encore un peu de naïveté qui m’échappait (imagine).

Avant de partir pour Marseille, je passais presque toutes mes soirées avec le commissaire mais nos longues conversations ne m’avaient pas guéri de mes cauchemars. Je sentais que la mort de mes copains se rangeait progressivement dans le lit des souvenirs et leur évocation devenait de moins en moins douloureuse. Alors, avant de recommencer une nouvelle vie à Marseille, j’allais donc essayer de retrouver la petite prostituée brune qui m’avait bien plu la dernière fois. Malheureusement, il fallait dire que pour Paris, mon fourgon n’était pas l’idéal ; de toute façon, j’allais le vendre pour me sédentariser sur la Côte d’Azur. J’avais compris que je ne risquais plus rien. L’organisation n’avait rien à faire de moi. Il n’y avait pas une organisation mais une multitude de réseaux interconnectés.

 

Le commissaire me proposa une semaine de vacances à Cherbourg avant de s’installer dans le sud, j’acceptai volontiers mais avant, je devais effectuer un dernier voyage à Paris pour faire le transfert de ma boîte postale et rendre un reportage sur le football club de Nantes à mon rédacteur ; de plus, quatre amis devaient arriver de Montréal. Le commissaire me proposa alors que nous allions tous les six passer une semaine de vacances tous frais payés dans un petit hôtel tenu par une amie à lui. Super !  Surtout que je ne connais pas la ville de Cherbourg.

Il était prévu que nous nous retrouvions tous les six pour dîner au restaurant de la tour Montparnasse trois jours plus tard.

Une fois de plus, je retournai à Paris. Le rédacteur était satisfait du travail que je lui remis, je lui annonçai mon départ sur Cherbourg pendant une semaine de vacances puis mon installation à Marseille ensuite. Il m’assura que cela ne changerait rien aux dossiers qu’il pourrait me confier et me confirma qu’il souhaitait que je continue à travailler pour le journal. Il m’affirma la validation de mon stage et m’informa qu’il retransmettrait bien tous les documents à l’université.

En fin de journée, mon parcours me fit passer sur le lieu du crime du ministre, qui s’était produit il y a maintenant un an. Je n’aurais pas dû y passer ! Le cafard m’envahit en pensant aux victimes des attentats…Bien sûr mes renseignements avaient servi à en empêcher certains… Je culpabilisais quand même. J’errais au volant sur les boulevards où des dames s’adonnaient au métier que les hommes critiquent. J’avançais au pas en cherchant du regard sur l’étalage du désespoir une proie appétissante qui amoindrirait mes remords.

Au loin, cachée par des troncs au-delà de la contre-allée, je remarquais mon onéreuse conquête de la dernière fois. J’étais heureux qu’elle ne soit pas montée avec un client. Une petite brune intelligente et sympathique qui s’adonnait à la prostitution afin de financer ses études de droit.  Mon regard se porta quand même sur ses plus proches voisines.

J’éclatai de rire, je pensai que Norbert et Jonathan Dupuis avaient fait du bon travail car, à quelques mètres de la brunette qui m’attirait,… Claire s’exerçait à la prostitution.

 

 

EPILOGUE

 

C’est hier soir que j’ai quitté, le corps léger, l’étudiante besogneuse… Maintenant, le tableau d’affichage des arrivées indique que le vol en provenance de Montréal est posé ; ce qui signifie que mes copains sont en train de subir les contrôles douaniers. Un peu fébrile, je range vite mes feuillets afin de les attendre le plus près possible de la sortie. Un important flot de personnes souriantes (un atterrissage réussi donne toujours le sourire aux passagers alors qu’un atterrissage raté donne du souci aux compagnies d’assurance) passe maintenant devant moi. Soudain, j’aperçois le visage de Fabienne. Elle m’a également vu et me fait signe de la main en criant à Laurent, Rachel et Léo qui marchent derrière elle que je suis là. Fabienne, toujours aussi dynamique, me saute au cou et me couvre de baisers en disant avec son inimitable accent :

– J’suis bin contente, ben vrai ! Ho que j’taime, toi !

J’embrasse tendrement Rachel, maladroitement, je tends la main à Laurent qui m’attire à lui pour m’offrir quatre bises sonores. Perfidement, Léo, qui n’a pas changé, glisse à l’intention de Laurent un :

– Évidemment, toi dès que tu peux embrasser un garçon, t’en profites bin !

Sans lui répondre, j’ouvre mes bras pour l’embrasser également.

Rachel me sert longuement dans ses bras, comme elle est plus grande, je fais exprès de baisser la tête pour lui embrasser le cou, ce qui la fait se tortiller sous l’effet des chatouilles ; elle adore cela… moi aussi.

C’est bras dessus et bras dessous que nous nous dirigeons vers l’espace réservé aux bagages. Les questions fusent de toute part. Nous échangeons sur tout et rien, juste heureux de se revoir après un an de séparation.

Après avoir récupéré les bagages et après qu’un taxi nous a conduit à l’hôtel, nous nous sommes dirigés vers la tour Montparnasse. Le commissaire, ce gourmand, nous attend dans un bar devant un bloody mary. Fabienne me fait la demande suivante :

– S’il te plaît, raconte-nous ce que tu as fait depuis un an.

 

 

 

 

Fin

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