Chapitre 13

 

Claire était vraiment très belle, elle marchait vers ma camionnette, son pas léger la dirigeait directement vers la portière de droite. Son ensemble de jean délavé correspondait bien à son caractère, elle ne se maquillait pas, sa beauté naturelle était renforcée par ses longs cheveux noirs. J’appréciais sa simplicité mais je ne comprenais toujours pas pourquoi elle se laissait entraîner par Norbert. Nous avions le même âge mais j’avais l’impression d’être beaucoup plus vieux. Sans doute le fait que je m’étais promis de ne jamais reproduire les mêmes erreurs. Comme je ne voudrais pas être à sa place !, je ne savais pas comment évoluerait sa vie mais je n’étais guère optimiste. Elle était d’accord avec tout le monde et le dernier qui parlait avait raison. Elle n’affirmait jamais ses pensées de peur de blesser et de peur d’avoir tort. Elle avait besoin d’un guide, pourvu qu’elle choisît le bon !

Pour l’instant elle me semblait sur une voie dangereuse car elle aimait les garçons qui étaient capables de faire ce dont elle n’était pas capable. Elle ouvrit la portière et m’embrassa simplement en me disant :

– Salut, il y a longtemps que tu es là ?

Je ne pouvais quand même pas lui dire que j’avais dormi dans la caisse du fourgon et que je sortais de la douche vingt minutes plus tôt.

– Non non, je suis arrivé depuis très peu de temps, lui dis-je.

– Ben dit donc, je ne sais pas si on ira jusqu’à Bologne mais il y a une grosse flaque d’eau sous ton camion. Il y a une fuite quelque part. Puis elle partit à rire.

 

Je savais maintenant pourquoi elle ne m’attirait pas : elle était trop bête. Néanmoins elle avait raison, la flaque d’eau était suspecte, il me fallait donc changer de place avant la venue de Gildas Cellier.

– Quelle heure est-il, s’il te plaît ?

– 6 h 05 du matin.

Je n’ai pas pu résister :

– Ben oui, sinon ça serait 18 h 05 du soir.

Elle ne comprit pas l’allusion mais comme elle me vit démarrer, elle s’écria :

– T’attends pas Gildas ? Norbert ne va pas être content, dit elle en croisant les bras.

– Mais si, j’attends Gildas, mais comme il arrive avec Jonathan Dupuis, ils viendront du port donc je me gare de l’autre côté, prêt à partir.

– Ha ouais, intelligent le mec !

Je lui souris, « vraiment trop facile avec elle », pensais-je. Finalement, Norbert n’avait pas trop de mérite à l’avoir convaincue.

 

J’ai avancé le fourgon de deux cents mètres avant de faire demi-tour puis j’ai remonté la rue sur quatre cents mètres avant de stopper. Pour ne pas avoir à tenir une conversation avec Claire, j’ai allumé la radio, Renaud s’égosillait sur Laisse béton.

A la fin de la chanson, Claire, qui se trémoussait sur son siège, me dit sur un ton de défi :

– Je suis sûre que tu ne sais pas pourquoi je vous accompagne à Bologne.

– Non, mais tu meures d’envie de me le dire.

– Je vais faire un essai en Italie.

– Un essai de quoi ?

– Mais de film …, me dit-elle. Je vais tourner avec un jeune réalisateur très prometteur, c’est Norbert qui me l’a dit !

– Super pour toi, c’est quel genre de film ?

– Bah un film de cinéma, tu es vraiment bête, me répondit-elle avec dédain.

Encore soucieux de la faire évoluer, je lui ai demandé de quel type de film il s’agissait, western, sciences fiction, policier…

Elle me regarda comme un piéton regarde un trottoir miroitant de fientes bien fraîches.

– Norbert m’avait prévenue, me dit-elle. Les personnes qui n’y connaissent rien classent les films comme toi… Alors que les actrices doivent savoir tout jouer, je vais faire des rushes où je devrai accepter tout ce que le réalisateur me demandera, ensuite il me proposera un petit rôle dans un film, ou bien, si je suis bonne, un premier rôle dans un petit film qui circulera underground juste pour les initiés ; cela me permettra de me faire connaître...

Je restai sans voix.

Nous vîmes arriver la grosse berline noire de Jonathan Dupuis. Il nous fit un signe de la main en stoppant auprès du fourgon. Gildas passa d’un véhicule à l’autre. Il n’avait pas fini d’embrasser Claire que la berline avait déjà disparue. Il me serra froidement la main.

– Bon on y va, dit-il.

– Ouais, c’est toujours Bologne ?, demandais-je afin de bien lui montrer mon allégeance.

– Toujours, je te dirai où nous devons charger la marchandise.

Je stoppais le fourgon au milieu de la route.

– Je charge seul, cela fait partie du contrat.

– Oui, oui je sais, maintenant démarre et fais plus chier, me répondit-il.

« Pas très agréable, le mec », pensai-je.

 

J’ai traversé la ville de Saint-Gilles Croix-de-Vie, pris la direction de la Roche-sur-Yon puis de Niort. La radio diffusait en boucle des informations que nous oubliions aussitôt après les avoir entendues. Au bout de deux heures de route et peu de paroles, j’ai proposé de prendre un café. Gildas a regardé sa montre m’indiquant par la même occasion qu’il avait un horaire à respecter.

– Ouais si tu veux. Combien de temps avant d’arriver à Clermont-Ferrand ?

– 5 h 20, 5 h 40 environ, lui répondis-je.

 

Claire dormait, la tête sur l’épaule de Gildas. Il ne faisait pas du tout attention à elle. Ce type était une boule de haine, rien ne pourrait plus l’apaiser.

 

Après avoir pris un café et un croissant dans une station-service, nous reprîmes la route. Gildas semblait se détendre et Claire se réveiller. Son ingénuité mit de la bonne humeur dans la cabine. Nous arrivâmes à Clermont-Ferrand. Gildas sortit un plan de sa poche et me dirigea vers le quartier est. A la sortie de la ville, il me fit stopper devant le 24 de la rue de la République. Il descendit et se dirigea vers le numéro 28, une porte de garage s’ouvrit après que Gildas a introduit une clef dans la serrure. Il me fit signe d’avancer. Je suis resté en double file. Puis Claire et moi sommes descendus le rejoindre. Au milieu du garage, quatre grosses bouteilles de gaz, quatre cocottes-minute et quatre mallettes, genre boîte à outils, nous attendaient. Personne ne faisait attention à nous.

 

Le moment de charger était arrivé, je savais que Gildas voudrait voir l’intérieur du fourgon. J’avais au préalable attaché mes « meubles » avec des cordes pour faire croire que j’avais pris un autre travail en même temps que la livraison de Norbert.

– Bon, tu l’ouvres ton fourgon ?, me demanda Gildas.

J’ouvris juste une porte en lui disant :

– C’est moi qui charge.

Il regarda l’intérieur, vit la douche, l’évier, le chauffe-eau, les buffets et le matelas.

– T’as pas pu t’empêcher de prendre un autre travail en même temps, me dit-il. Pourquoi tu veux être le seul à charger ? T’as peur qu’on voit ton bordel ?

– Parce que je veux que mon chargement soit bien fait.

Ils rirent.

 

Je savais que le peu d’estime qu’ils m’accordaient avait encore baissé après avoir entendu ce genre de réponse. Je n’étais à leurs yeux qu’un gagne-petit que l’on utilise au besoin, qu’une sous-merde que l’on pouvait berner. Ils ne pensaient pas un instant que je puisse deviner qu’il s’agissait de quatre bombes artisanales que j’étais en train de charger dans le fourgon.

 

La suite du voyage fut sans histoire ; le tunnel du Mont-Blanc fut passé sans encombre, je ressentais la nervosité de Gildas au poste frontière de Courmayeur. Il se détendit au fur et à mesure que nous descendîmes la vallée d’Aoste. Claire fredonnait des chansons de variétés, cela contribuait à détendre l’ambiance de la cabine. Nous arrivâmes à Milan où nous devions passer la nuit dans une maison où nous attendait dans le frigo un repas préparé. Comme à Clermont-Ferrand, Gildas avait les clefs.

 

Je comprenais la présence de Gildas. Il était là pour assurer la logistique et me surveiller. L’utilisation de mon camion dédouanait Norbert et Jonathan car personne ne pouvait faire le lien entre eux et moi mais que faisait Claire parmi nous ? Pourquoi Norbert nous l’avait-il mise dans les pattes ? Je ne croyais pas du tout à son histoire de film et de réalisateur ou alors elle allait finir dans des films pornos de seconde zone.

 

Je pénétrai dans la petite maison de ville située près du stade de football de Milan. La demeure simple et fonctionnelle comportait quatre grandes pièces vides, seule la cuisine était meublée. Dans le placard sous l’escalier que Gildas venait d’ouvrir, nous trouvâmes des matelas de mousse et des duvets. Claire ouvrit le frigo et s’esclaffa :

– Super des pizzas…

Le temps de s’installer chacun dans une pièce, de prendre une douche et nous nous retrouvâmes devant les fameuses pizzas que Claire avait réchauffées au four. J’étais fourbu d’avoir conduit toute la journée, je déclinai l’invitation à boire de l’alcool, je préférais de l’eau gazeuse. Gildas servit à Claire un verre de vin, en fit de même pour lui. Il vida le sien d’un seul coup et s’en resservit un aussitôt. Le repas fut silencieux, il se termina par des fruits. Claire proposa un café. Gildas m’interrogea du regard pour savoir si j’en prenais un. J’acceptai, il hésita et finit par en prendre un, lui aussi. Il voulut aider à débarrasser la table et machinalement, releva sa manche au moment de placer les assiettes dans l’évier. La face interne de son avant-bras était violacée, constellée de petits points noirs au niveau de l’articulation, signe de prise d’héroïne par injection. Il vit mon regard, retira prestement sa main de l’eau et descendit sa manche. Claire n’avait rien vu. Gildas chercha à m’interroger du regard. Je restai neutre. Il apprécia que je ne lui parle pas. Je comprenais mieux à présent son attitude souvent agressive et décalée, ce mec était déjà mort ! Il s’autodétruisait par la drogue. Personne ne pouvait rien pour lui. Il ne s’était jamais remis de son procès et maintenant il faisait n’importe quoi. J’étais sûr qu’il cherchait à se faire descendre pour abréger ses tourments.

 

Nous allâmes nous coucher. Claire, déçue que nous ne nous intéressions pas à elle, bougonna :

– Je ne vais tout de même pas me coucher si tôt !,  dit-elle.

 

Elle voulut sortir. Gildas s’y opposa très fermement et menaça la jeune fille d’un : « Toi tu vas te coucher et tu ne fais pas chier en lui montrant la porte de sa chambre avec son pistolet ».

Je voyais la peur dans le regard de Claire. Elle tourna son regard implorant vers moi. Je détournai ostensiblement la tête.

– Gildas a raison, il faut dormir pour être en forme demain, lui dis-je.

Je savais qu’elle tremblait de trouille mais je pensais à Joseph Fontanet qui, lui, n’avait pas eu le temps d’avoir peur.

Le duvet était froid, le sommeil m’emporta vers mes cauchemars, toujours les mêmes.

 

Le lendemain l’ambiance avait changé ; Claire, admirative de Gildas, qui à ses yeux représentait la masculinité dans ce qu’elle a de mieux, à savoir la force dominante, minaudait devant l’homme au pistolet et ne faisait plus attention à moi.

Elle était très féminine et redoublait d’attention pour Gildas, voulant se faire pardonner son écart de la veille. Cela le gonflait, c’était visible, il me regardait, cherchant une complicité masculine. J’ai fait une erreur, j’aurais dû le soutenir, même un idiot comme moi devait comprendre ce qui se passait. Au lieu de sourire aux niaiseries de Claire, ce qui énervait encore plus Gildas et incitait Claire à continuer, j’aurais dû engueuler Claire. Je ne l’ai pas fait. C’est quand elle a posé sa main sur l’épaule de Gildas en lui disant qu’elle ferait tout ce qu’il voudrait, qu’il s’est levé et a dit d’un ton provocant et humiliant :

– Va te foutre à poil dans la chambre, j’arrive.

 

Claire, sans me regarder, s’est dirigée vers la chambre. Gildas me dévisageait d’un regard sarcastique qui voulait dire : « elle est vraiment trop conne mais si je veux la dominer, il faut que je lui prouve que je suis un homme. Si je ne le fais pas je suis grillé à ses yeux et je ne pourrai plus avoir d’ascendant sur elle ». Nos yeux ne se sont croisés qu’un court instant, nous nous sommes compris. Il suffisait que Claire dise non pour gagner un peu de respect à nos yeux, maintenant elle n’était plus qu’une poupée de chiffon.

 

J’ai fini tranquillement mon café pendant qu’il la sautait. Au bout de dix minutes la porte de la chambre s’ouvrit. Gildas sortit en premier, arborant l’attitude particulièrement fière des mecs qui viennent de se vider les couilles ; bientôt suivi par Claire dont tout le corps exprimait la satisfaction factice d’une femelle faussement reconnaissante. Gildas, en chef dominant, pointa son index vers moi.

– Va faire chauffer le fourgon.

Puis en se retournant rapidement vers Claire :

– Toi ! T’as cinq minutes pour ranger les matelas et tout le bordel de la cuisine. Elle sourit.

Nous obéîmes sans protestation.

 

Je pensais que Gildas devenait de plus en plus fêlé.

 

La route entre Milan en Lombardie et Bologne en Émilie Romagne se fit sans encombre. C’était la première fois que je foutais les roues dans ces contrées. Gildas accepta que l’on fasse un arrêt à Modène pour manger. Nous trouvâmes un petit restaurant servant de la Baccalà arrosée de vin de Montepulciano. Le repas commença par des Crostini et se termina par un Panforte. Je fus surpris par le nombre de Ferrari roulant sur les routes, c’est en passant devant l’usine que je compris qu’elles étaient fabriquées dans cette ville. Gildas et Claire ne réagirent même pas à ce nom évocateur de luxe, prestige et sport.

 

Nous n’étions plus très loin de Bologne, Gildas surveillait les panneaux indicateurs. Il me dit de prendre la direction du centre ville et de chercher la piazza di porta Ravegnana. A partir de ce moment, Claire se mit à lire à haute voix toutes les plaques des noms de rues. Nous nous regardâmes avec Gildas et nous nous sourirent.

 

– D’après mes indications, me dit Gildas, la rue est près des tours Degli Asinelli et Garisenda.

Je lui montrai du doigt deux tours qui penchaient l’une vers l’autre et que nous apercevions, pas très loin devant nous.

 

Il haussa les épaules :

– On y va, on verra bien.

 

Après avoir tourné à droite, nous remontâmes la rue Zamboni. Bordée d’arcades abritant des commerces, cette rue nous conduisit directement aux pieds des tours et à la place recherchée. J’ai stoppé le fourgon au milieu d’un essaim de scooters et deux-roues en tous genres.

– C’est ici !, hurla Claire en découvrant la plaque.

Gildas me désigna un café sous les arcades en nous disant :

– Bravo chauffeur, dans le mille.

Il descendit en nous demandant de rester dans la cabine. Peu de temps après, il revint me demander de reculer afin de placer la porte arrière du fourgon devant la porte de livraison du café et de ne pas m’en faire pour la circulation. Va bene…

Un homme brun comme un Italien, au ventre distendu par la bière comme un Allemand, ouvrit en grand la petite porte contiguë au bar. Il parlait vite un mauvais français et sa voix aiguë ne correspondait pas à sa silhouette. Gildas me dit :

– Il veut que nous fassions vite.

« En plus, il est aimable comme un chauffeur de taxi parisien », pensais-je. Ce mec, c’est le pire de l’Europe ; à lui tout seul, une caricature vivante. Cela m’a rappelé une anecdote arrivée à Albert Einstein (grand physicien devant l’Eternel). Alors qu’il se trouvait dans un cocktail mondain, une superbe starlette aux mensuration parfaites l’aborda : « imaginez professeur que nous fassions un enfant ensemble, il aurait votre intelligence et ma beauté, ce serait l’être parfait ». La réponse d’Einstein fut sans appel : « Imaginez l’inverse chère madame… »

 

– Bon, tu nous l’ouvres ton camion, me gueula Gildas…

« Aucune considération pour le rêve », pensai-je.

Dès que le chargement fut en sécurité dans la pièce de stockage, notre hôte devint affable, voir obséquieux. Il nous offrit un café. Fit les yeux doux à Claire, qui ne comprenait rien et finit par tendre à Gildas une enveloppe. Il l’ouvrit et versa son contenu sur le comptoir. Un trousseau de clefs apparut. Une adresse, 24 via Maggiore à Sasso Marconi, était inscrite sur le papier accroché aux clefs. Gildas demanda où se trouvait cette ville. Le barman indiqua la direction à prendre et nous repartîmes.

 

Vingt kilomètres plus loin, nous trouvâmes facilement le numéro 24, il s’agissait d’un petit entrepôt. Gildas, avant d’ouvrir la porte, me demanda de reculer au niveau du quai de chargement. Au milieu du local il y avait quatre gros colis très lourds que nous chargeâmes grâce au transpalette dans le fourgon. Puis Gildas dit en me regardant :

– Allez, chauffeur, retour en France, ce soir nous dormons à Clermont-Ferrand.

Claire ne pu s’empêcher de demander :

– Y a quoi dans les caisses ?

 

Aucun de nous deux ne répondit. Elle ne savait donc pas que c’était le genre de questions à ne pas poser. J’étais persuadé qu’il s’agissait de trafic d’armes. Les caisses étaient cerclées de bois. Des tampons prouvaient qu’elles provenaient de Roumanie. Qu’est-ce que je foutais dans cette galère ?

 

œ œ œ œ œ

 

Le commissaire écoutait le récit de mon escapade à Bologne.

– Donc, dit-il, vous avez conduit des bombes artisanales en Italie pour vraisemblablement servir dans un attentat qui s’y prépare et vous avez ramené des caisses d’armes que vous avez livrées sur le Caparaçon.

– C’est bien cela, répondis-je.

– Vous me dites que pendant que vous étiez en Italie, un groupe constitué de Norbert, Sylvain et Jonathan Dupuis est monté à Paris avec un fourgon de location.

– C’est bien cela, répondis-je.

– Vous me dites que le groupe de punks a fait la même chose avec un autre camion de location.

– C’est bien cela, répondis-je.

– Vous me dites que Gildas Cellier est accro à l’héroïne, qu’il cherche à s’autodétruire et qu’il n’a plus aucun code social.

– C’est bien cela, répondis-je.

– Vous me dites que Claire a réalisé des essais de film, vraisemblablement à caractère pornographique, en Italie.

– C’est bien cela, répondis-je.

 

L’homme de loi regardait sa tasse de café, nous étions assis à la terrasse de la brasserie le Clemenceau à la Roche-sur-Yon. Les passants passaient, les oiseaux volaient et parfois inversement. Midi approchait aussi inexorablement qu’une main d’enfant approche vers un pot de confiture.

 

– Avez-vous écrit un article sur le sujet ?

– Non, je vous l’ai déjà dit, mon rédacteur est revenu en arrière et ne veut plus traiter ce genre d’information. Pour rester dans la région je lui ai dit que je préparais un papier sur le lac de Grand Lieu. Et vous, avez-vous prévenu vos supérieurs ?

– Oui, mais je suis officiellement interdit d’enquête et on me somme de transmettre toutes mes informations en direct au cabinet du Premier Ministre.

– Ce que vous faites ?

– Non !, dit-il.

– Pourquoi ?

– D’abord parce que je vous mettrais en danger, d’ailleurs rien que de me parler vous rend suspect aux yeux du réseau ; ensuite parce que je ne suis pas sûr qu’il ne s’agisse pas d’une véritable affaire d’Etat tout à fait légale ou tout du moins surveillée par des agents infiltrés.

– Vous déconnez ! Ce Norbert est dangereux, Gildas n’a rien à perdre, les membres du groupe de punks cherchent des sensations, les trafics de drogue et d’armes sont réels, qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?

– Des preuves que cela ne soit pas déjà surveillé par un autre service et que mon intervention ne mette personne en danger.

 

Je restai sans voix.

– Vous voulez dire qu’il est possible que le gars du SAC travaille pour le gouvernement ?

– Oui, c’est possible. Il y a toujours une part d’ombre dans la gestion d’un pays, quel qu’il soit. A ce propos, c’est la berline noire conduite par le gars du SAC qui a largué le journaliste à Tournefou. Ce gars est mort de ne pas avoir arrêté toute investigation comme son rédacteur en chef lui avait intimé.

– Ho putain, je préférerais ne rien savoir.

Le commissaire me regarda, sourit.

– Jacques Brel a chanté cela, me dit-il : « Une heure rien qu’une heure… Beau… Beau et con à la fois. » C’est ce qu’il voulait dire, ne rien savoir.

J’avais besoin de me ressaisir. J’ai hélé le garçon et j’ai commandé deux doubles whiskies.

L’homme de loi éclata de rire.

– Cela ne nous empêche pas de continuer notre enquête rien que pour nous.

– Oui, mais j’aimerais bien que vous informiez en haut lieu de la menace d’attentat.

– Pas de problème, si cela peut vous rassurer, je le ferai.

Le serveur apporta la commande, je pris d’autorité la facturette et je jetai négligemment un billet de cinq cents francs sur la table. Puis en regardant le commissaire, je lui dis :

– Ouais, ça me ferait plaisir que tu le fasses.

Avant qu’il ne s’offusque du tutoiement, j’ai attrapé mon verre, trinqué en le levant et bu une gorgée (putain que ce n’est pas bon….).

Nous restâmes un long moment en silence.

Le commissaire reprit la parole.

– Il ne faut pas que tu te rendes malade avec ces histoires. La démocratie induit un jeu de bataille souterraine que nous ne maîtrisons pas et que nous ne comprenons pas. Le Premier Ministre, Raymond Barre, est un économiste qui essaie de faire ce qu’il peut pour lutter contre l’inflation due au deuxième choc pétrolier. Le président Valéry Giscard d’Estaing est un polytechnicien honnête qui s’est laissé enfermer par ses conseillers dans une tour d’ivoire qui l’isole du peuple. Chirac transpire d’impatience de prendre la place du Calife comme un véritable Iznogoud. François Mitterrand et Georges Marchais ne proposent rien qui puisse fonctionner mais sont persuadés qu’ils feraient mieux que Giscard. Tout cela c’est ce que l’on peut lire sur les journaux, voir à la télé ou écouter à la radio. Sans compter le contexte international qui est très tendu et instable. Le véritable danger vient des hommes de l’ombre : les financiers qui font pression, les industriels qui supportent leurs candidats, des conseillers en tout genre qui conseillent sans savoir et enfin des hommes tenant les administrations. Tu vois que cela entraîne immanquablement des conflits d’intérêts. Les journaleux, et tu es bien placé pour le savoir, relaient les informations qui vont favoriser leurs poulains. Dans le jeu subtil de la démocratie, il arrive que parfois les arguments structurés ne suffisent pas ; alors les cartes des déstabilisations, accusations, perfidies sont employées. Lorsque toutes les cartes sont étalées sur la table, lorsque tous les coups ont été joués, alors arrive le temps des actions illicites qui feront pencher la balance. Pour réaliser ces actions, il faut des hommes que l’on ne trouve que dans certains milieux. Les ambitions personnelles au travers du facteur humain sont des leviers puissants que certains n’hésitent pas à utiliser. Pour faire tout cela, il faut de l’argent, donc du business. Les sommes en liquide émanant du Ministère ne sont pas suffisantes, il faut donc les trouver autre part et surtout que l’argent devienne légal. C’est là qu’intervient le Service d’Action Civique ou d’autres fondations pour d’autres partis. Les paquets entourés de plastique, ficelés comme des rôtis, sont parfois de l’argent, parfois de la drogue. Planqués n’importe où dans la nature, ils sont anonymes. Enfin pour finir, je voudrais te faire remarquer que les attentats en préparation servent à ceux qui les commanditent pour devenir à leur tour futur dirigeant. Lis l’histoire de n’importe quel pays, ce n’est que ce que tu vis en ce moment.

Je restai sans voix. Je décidai de regagner le port de Saint-Gilles Croix-de-Vie pour surveiller la maison de Boris et Sophie. Le commissaire m’assura, avant de partir, qu’il prévenait le Ministère et plus particulièrement le nouveau jeune secrétaire des affaires étrangères, Dominique de Villepin, qui lui semblait être un mec bien. Il me confia qu’il faisait surveiller le Caparaçon par les affaires maritimes. Nous étions début août.

 

Allongé dans la caisse de mon fourgon, comme d’habitude, j’écoutais la radio. J’apprenais que les rêves étaient brisés pour les dix-sept mille ouvriers grévistes des chantiers navals de Gdansk. Les rêves étaient définitivement brisés pour moi, mon enfance ou du moins ce qu’il en restait venait de mourir. Tex Avery, le célèbre réalisateur de cartoon, était mort, Bugs Bunny pleurait !

Il n’y avait qu’une pute qui pourrait me consoler ce soir.

 

Le lendemain, soit le 2 août 1980, la radio annonça, lors du flash de 19 heures, qu’un attentat antisémite avait eu lieu à Bologne en Italie. Ils ne savaient pas encore le nombre de victimes, je sortis du fourgon pour vomir ; si seulement on avait cru le commissaire ! Je culpabilisais énormément.

 

 

Chapitre 14

 

La nuit fut agitée, je ne trouvais pas le sommeil. Je culpabilisais d’avoir transporté les explosifs. Comment allais-je me comporter au café à Nantes, car le rendez-vous était pour aujourd’hui, quatorze heures. Six heures du matin, le 3 août, j’étais sous la douche. Je m’habillai de mon plus bel habit de crétin pour partir vers la capitale des Pays de Loire. En passant devant le port, je remarquai que le Caparaçon avait levé l’ancre.

 

A cette heure de la journée, peu de personnes étaient sur la route. J’allais profiter de ma matinée pour faire le reportage sur le lac de Grand Lieu. Allez, direction Saint-Lumine de Coutais et son clocher qui surplombait le lac. La lumière douce était envoûtante. Je pris quelques clichés, interrogeai la serveuse du café, récupérai un dépliant publicitaire et je pris la direction de Passay pour rejoindre l’observatoire des oiseaux. Quelques photos de touristes matinaux devant les charmes désuets et malodorants du marécage boueux ainsi que quelques photos d’autochtones devant leur muscadet, une interview du garde qui, par chance, était au café et mon article était prêt, plus qu’à le mettre en page !

 

Avec toutes ces activités, je ne m’étais pas rendu compte du temps qui passait. Il était temps pour moi de gagner Nantes. Chemin faisant, c’est-à-dire bloqué dans les embouteillages, j’ai  eu le temps de constater que la vase du lac tachait les vêtements et qu’elle puait. Il me fallait réfléchir à plusieurs éventualités. Je me préparai à subir des questions dont il fallait avoir envisagé les réponses. Que dire si Norbert me demandait à voir mon studio près de la gare ? Que dire si on m’avait vu avec le commissaire à la terrasse du Clemenceau ? Que dire si mon fourgon maintenant bien connu avait été trop souvent aperçu à Saint-Gilles Croix-de-Vie ?

 

 

La voiture de devant avança de vingt mètres, je la suivis, elle stoppa, puis recommença à avancer. Celle de devant l’imita et celle de devant également, à perte de vue, par saut de puce dans une atmosphère polluée, nous avançions vers notre destin. En tout cas, moi ça m’arrangeait de perdre du temps car je ne savais toujours pas répondre aux questions.

 

Encore une fois, la radio vint à mon secours. L’invité interrogé par l’animateur n’était autre que Lucien Jeunesse, célèbre présentateur du jeu des mille francs. Il expliqua qu’il passait une grande partie de sa vie sur la route et qu’il vivait très souvent à l’hôtel. Mais oui, c’était cela la solution, il y avait un hôtel de passe en face la gare, il me suffisait de louer une chambre au mois. Je souris béatement. La voiture de derrière klaxonna, en tournant la tête je remarquai une affiche publicitaire représentant un surfeur. Bingo ! Il me suffisait de dire que je faisais du surf à Saint-Gilles Croix-de-Vie. Heureux, tout collait. Restait le commissaire.

 

Ça a fait un grand bruit, le fourgon qui roulait au pas ne roulait plus, la voiture de devant venait de perdre vingt centimètres de coffre. Et moi je rigolais à tout va. Il y avait longtemps que je n’étais pas rentré dans le cul de quelqu’un. C’était cela la solution que je cherchais, en rapport avec le commissaire. Il me suffisait de dire que j’écrivais un constat suite à un accrochage. Je descendis de la camionnette. Tout d’abord il me fallait calmer l’automobiliste qui m’avait vu rire en regardant dans son rétroviseur. Mon fourgon n’avait rien, par contre la pauvre berline, on aurait dit un coupé ou une compression inachevée de César. Quand je pensais que ce pauvre mec ne serait pas remboursé par mon assurance… Je n’avais pas d’assurance… Bon je cherchai dans la boîte à gants les papiers correspondant aux plaques actuelles. En tout, j’avais six jeux de plaques qui correspondaient toutes à une camionnette comme la mienne. J’avais falsifié ma carte grise grâce au matériel du journal pour obtenir six vraies fausses cartes. Idem pour la vignette et l’assurance. Juste qu’il me faudrait faire repeindre le fourgon, toujours en blanc, tu n’avais qu’à remarquer que les fourgons de ce type étaient presque toujours blancs. Je descendis, muni des papiers, et fis face au conducteur qui gueulait après moi en regardant son nouveau coupé. Il gesticulait comme l’albatros sur le pont d’un navire (je n’avais jamais vu d’albatros mais j’avais beaucoup lu Le copain, d’Edgar Allan Poe). (Bon, pour les crétins qui ont fait des études mais qui n’ont pas lu autre chose que les versions abrégées des classiques, il s’agit de Charles Baudelaire dans Les fleurs du mal ; si t’as pas lu, c’est fort regrettable …)

 

Bon, donc le grand monsieur, sans doute fort important, dans son costume à carreaux, n’arrivait pas à décoller malgré ses bras qui montaient et qui descendaient. (Il s’agissait d’un triple problème : d’abord de gravité, ensuite de surface portante et enfin de manque d’énergie, mais là n’est pas le propos). Il devint de plus en plus rouge. Évidemment, les conducteurs de derrière klaxonnaient à tout va, et les piétons regardaient en espérant un esclandre ; pour une fois qu’ils auraient quelque chose à raconter au boulot !

 

Je m’approchai toujours souriant, tendant franchement une main plus très propre à cause de la vase du lac en disant :

– C’est ma faute, je reconnais tous mes torts, ne vous inquiétez pas je suis bien assuré.

L’aviateur rougeoyant, renonça aux mouvements d’ailes, un soupçon de compréhension se refléta dans ses prunelles mais très vite, l’avantage de la situation lui apparut.

– Évidemment que vous êtes en tort !, me jeta-t-il perfidement sans me serrer la main, (je pense que vue la puissance sonore qu’il y a mis, tout Nantes devait être au courant). Manquerait plus que vous ne reconnaissiez pas vos torts !, continua-t-il sur le même ton à l’intention des badauds. Il cherchait à les prendre à témoin.

 

Je l’interrompis en lui faisant calmement remarquer que nous bloquions la circulation et qu’il vaudrait mieux que nous échangions nos adresses afin d’établir un constat. De plus il ne faudrait pas que ce fâcheux incident le mette en retard dans l’accomplissement des tâches importantes qui l’attendaient forcément à son travail.

 

Il accepta car il savait qu’il n’y avait pas d’autres solutions. Les passants, voyant que cela se calmait, reprirent leurs chemins. Les automobilistes, constatant que nous remontions dans nos véhicules, arrêtèrent de klaxonner. Au carrefour suivant, nous tournâmes tous deux à droite et nous stoppâmes nos véhicules. Mon numéro était au point, je l’avais maintes fois rêvé. Je m’approchai, lui tendis une carte de visite où j’apparaissais comme transporteur. Il la regarda, sembla satisfait. Je lui proposai un constat sur lequel je cochai les cases me faisant porter toutes les responsabilités de l’accrochage et je signai avant de lui donner. Il acquiesça, visiblement satisfait. Puis je pris mon air le plus faux-cul pour lui dire :

– Je suis actuellement en livraison, vous m’excuserez donc de ne pas vous offrir une boisson afin de remplir le reste du constat et afin de nous remettre de nos émotions. Je vous propose de noter le numéro de ma plaque d’immatriculation sur la carte que je vous ai fournie et que nous nous retrouvions à votre convenance à l’endroit que vous choisirez.

 

Il fut conquis, complètement calmé (surtout qu’il n’y avait plus de public). En mon for intérieur, je me marrais. Il accepta et me proposa un rendez-vous chez lui à dix-sept heures. Je remontai dans le fourgon, non sans avoir consciencieusement noté son adresse devant lui et sous sa dictée. J’attendis qu’il eût disparu au bout de la rue, la compression et son pilote étaient maintenant hors de ma vue.

Ouais ! Bingo ! Je venais de lui mettre grave.

J’imaginai la suite de sa journée. Il allait raconter à ses collègues son aventure du matin. Décrire avec force la conviction qu’il avait dû déployer pour me faire reconnaître mes torts. Téléphoner à sa femme pour ne pas qu’elle s’inquiète d’un accident dont elle ne soupçonnait pas l’existence. La rassurer alors qu’elle n’était pas inquiète et surtout lui assurer que tout était arrangé car le « chauffard » viendrait à dix-sept heures « remplir les papiers ».

Bien profond qu’il l’a.

 

Bon, avec ces conneries si je ne me pressais pas je risquerais de ne pas avoir le temps de tout faire avant le rendez-vous.

 

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