Chapitre 9

 

J’avais passé le mois d’avril à surveiller Boris le médecin, Norbert et Jonathan Dupuis : leur trafic allait bon train. Boris était le financier, il blanchissait l’argent grâce à la conserverie d’Erick. Jonathan était le convoyeur, Norbert le cerveau. C’est lui qui donnait les ordres. Je n’arrivais pas à comprendre comment était écoulée la drogue ni comment l’argent transitait. Aujourd’hui, je reprenais ma surveillance devant la maison d’Erick et Adeline.

 

De mon poste d’observation, à savoir la caisse du fourgon, pourvu de jumelles puissantes et de mon indispensable appareil d’écoute, je voyais au premier étage de la maison de Boris et Adeline  un gros jeune homme avec une crête sur la tête qui passait l’aspirateur dans sa chambre. Cette matinée dominicale aurait pu n’être que le début d’une journée banale. J’avais un vague sentiment de l’avoir déjà vu, ce gros garçon. Une musique aux notes incertaines s’élevait du salon. Merde, alors ! Mais c’était cela ! C’était ce mec, ce gros sac qui avait tiré sur le chat à Paris puis, quelques temps après, sur l’ancien ministre en plein seixième arrondissement. Je restai pétrifié par ma découverte. La première fois que j’avais espionné cette maison, je n’avais pas vu le visage de leur fils ; ainsi c’était Sylvain, le fils d’Erick et Adeline qui, en montant régulièrement à Paris, faisait le transit entre argent et drogue ; d’où l’importance du gros flingue.

 

J’avais du mal à compatir du malheur qui frappait la famille en cette journée emplie de senteurs de produits d’entretien et de cris de mouettes. En cette journée où les poètes sentaient leur plume s’agiter. Pourtant, Erick et Sylvain, très proches dans le malheur, attendaient, fébriles, le retour d’Adeline. Sophie et sa fille Claire étaient venues les soutenir; je pensai au pauvre Joseph Fontanet, tiré comme un greffier par Sylvain. Ce gros pleurnichard et sa belle copine étaient des tueurs en puissance.

 

Une voiture allait bientôt ramener chez elle la femme qui leur manquait. Erick espérait et redoutait cet instant. Comment allait-elle réagir ? Cela faisait plusieurs mois qu’elle n’était pas revenue dans cette maison. Il tuait le temps en tapotant sur le clavier de son piano. La maison avait subi quelques transformations pour le retour d’Adeline. Même qu’Erick avait acheté un bouquet de fleurs. Il trônait au milieu de la salle à manger et semblait lui donner un semblant de gaîté. Malgré la gêne que je ressentais depuis  mon poste d’observation, j’avais du mal à compatir.

 

 

Alors que j’étais plongé dans mes pensées une voiture sanitaire stoppa devant la maison. Deux infirmiers en descendirent et ouvrirent, l’un le coffre, l’autre la portière arrière. Celui qui avait ouvert le coffre en sortit un fauteuil roulant. Il le plaça en bout de banquette et ils aidèrent Adeline à s’asseoir. La jeune femme, paralysée des quatre membres depuis sa chute sur le port de Saint-Gilles Croix-de-Vie, subissait l’assistance des infirmiers. Sa coquetterie, sa dignité de femme, ne s’accomodaient pas d’une telle déchéance.

 

Malgré la pitié que m’inspirait Adeline je ne pouvais pas détacher mon regard de Claire qui venait de sortir de la maison et que je voyais pour la première fois. C’est cette salope qui était avec Sylvain à Paris, tueuse de chat et de ministre. Joseph Fontanet était mort pour rien, était mort « pour de rire » comme disait mon grand-père lorque je jouais au pistolet avec lui. Tué par deux jeunes gens, pour rien ! Nous sommes peu de chose. Je n’en croyais pas mes yeux d’avoir, à portée de moi, deux vrais tueurs.

 

Un infirmier voulut pousser le fauteuil, Adeline refusa. Le mari et le fils, gênés, ne savaient quelle attitude adopter ; Erick s’approcha, embrassa sa femme. Il voulut, en profitant de ce qu’elle embrassait Sylvain, pousser à son tour, là encore elle refusa.

– J’ai des bras, dit-elle comme si elle refusait l’évidence de son handicap. Une larme coula sur sa joue, son mari poussa le fauteuil.

 

Sylvain, les deux femmes et les infirmiers regardèrent cette frêle silhouette s’engouffrer dans la maison.

Cinq mois qu’elle n’avait pas revu l’intérieur de sa maison. Le regard d’Adeline, avide de tout voir, se heurtait à des petits riens ; des changements insignifiants, des bibelots déplacés, témoignaient douloureusement pour elle d’une vie dont elle avait été exclue.

 

Son mari entra dans la pièce, il ne parla pas, respectant le silence. Il comprenait le besoin qu’avait Adeline de s’imprégner de sa maison.

Elle regarda l’escalier et se retourna vivement vers son mari.

– Comment vais-je faire pour monter ?, demanda-t-elle.

– Nous ferons installer un système te permettant d’utiliser l’escalier.

Adeline ne répondit pas.

– Regarde ! dit-il, nous avons fait supprimer tous les seuils de portes, tu as pu entrer sans problème.

– Super, dit-elle laconiquement.

 

Je pouvais comprendre leur attitude, mais je ne pouvais pas détacher mon regard de Claire. Sophie et Claire firent un signe à Erick pour lui signaler leur départ. Elles se sentaient inutiles et elles voulaient protéger l’intimité de leurs amis.

 

Elles partirent ; je continuai à les regarder s’éloigner.

 

Sylvain vint près de sa mère et l’embrassa. Il resta longtemps à son cou. Elle resta froide et distante.

– Comment pouvez-vous m’aimer ?, demanda-t-elle. Je ne suis qu’une demi-loque incapable de faire quelque chose seule, une potiche que vous placerez où vous voudrez.

Erick et Sylvain écoutaient, incapables de répondre. Ces paroles leur faisaient mal, très mal, mais connaissant la douce Adeline, ils comprenaient toute la souffrance qui la poussait à agir ainsi.

Les deux infirmiers entrèrent.

– Excusez-nous, désirez-vous que nous vous montions à l’étage ?

– Oui, nous voulons !, dit Erick sans laisser sa femme parler.

Ils prirent chacun un côté du fauteuil. Adeline n’osa pas protester.

 

Depuis quelques heures que sa femme était sortie de l’hôpital, Erick se consacrait énormément à elle. Pourtant l’ambiance familiale se dégradait. Le repas fut, lui aussi, sinistre. Sylvain quitta la table sans prendre de dessert et partit dans sa chambre.

– Veux-tu aller sur la terrasse ?, demanda Erick.

– Non.

– Je vais desservir, veux-tu que j’allume la télé ?

– Non.

Il se leva et emporta les couverts. Une douleur faite de colère, de rancœur, d’amour aussi, monta jusqu’à la gorge d’Erick.

– Je vais te coucher, dit-il péniblement.

 

En passant devant la chambre de son fils, ils entendirent des sanglots. Après avoir couché Adeline, Erick revint vers la chambre de Sylvain. Sa main hésita, puis il frappa. Au bout de quelques secondes, ne recevant pas de réponse, il abaissa la poignée et poussa le battant. Sylvain était couché à plat ventre sur son lit, son corps secoué par des sanglots. Son père s’assit à côté de lui et caressa machinalement son dos. Maladroitement comme seul un père peut l’être lorsqu’il s’agit des pleurs de son enfant. Il attira son fils et ils restèrent un long moment enlacés.

– Tu sais, dit Erick, il ne faut pas lui en vouloir, c’est sa façon à elle de nous dire qu’elle souffre. Les yeux de Sylvain retenant mal ses larmes se rompirent comme une digue en période de crue.

 

 

 

J’avais assisté au retour d’Adeline ; malgré la situation, je n’éprouvais aucune pitié, serais-je insensible ? Etait-ce ce que j’avais vécu qui m’interdisait l’empathie ? Etait-ce à cause de ce que je venais de découvrir ? Toujours est-il que mon fidèle fourgon m’abritait bien du regard des autres et me permettait d’observer et d’écouter sans être vu. En écrivant  le déroulé de la journée. Je constatai rapidement que j’avais beaucoup d’informations utilisables pour mon article.

 

Bon… Il me fallait maintenant aller voir le commissaire. Pour lui dire que c’était Sylvain le bon jeune homme qui avait tué Joseph Fontanet avec un gros calibre, en février. Sa crête au milieu du crâne, sa lourdeur physique et sa façon de s’habiller le trahissaient. Il n’avait pas sa chaîne de vélo ni ses rangers mais c’était bien lui et c’était bien Claire qui l’accompagnait. L’information me pesait. Je ne pouvais pas la garder pour moi.


Chapitre 10

 

Un regard sombre porté sur le dossier gris posé sur son bureau, le même que celui que m’avait fourni le rédacteur, une main négligemment passée par dessus sa tête, l’autre sur son ventre, le corps rejeté en arrière, en équilibre sur les deux pieds de la chaise, le commissaire était dubitatif. Depuis que j’étais sorti de son bureau et qu’il avait vu le dossier déposé par les inspecteurs, un sentiment de malaise l’accompagnait. Une indescriptible nausée envahissait son corps comme lorsque les premières courbatures d’une grippe nous font nous sentir faibles.

 

Il n’avait pas terminé le sandwich ni la bière qu’il avait commandés au bistrot du coin. La nuit était tombée mais il ne désirait pas rentrer chez lui. Un irrésistible besoin de faire le point le retenait dans son bureau…

Quel crédit accorder à ce Peter, Peter Toucour, qui venait de lui raconter une histoire ? L’histoire était-elle possible ?

Le commissaire se leva, contourna son bureau, prit un feutre noir et inscrivit sur le tableau blanc accroché au mur :

– Le 18 mai 1980, Peter Toucour, journaliste pigiste qui cherche à écrire un article sur un trafiquant de drogue, m’apprend que Jonathan Dupuis possède un voilier « le Caparaçon » amarré dans le port de Saint-Gilles Croix-de-Vie, qu’il s’en sert pour arroser la France et la Hollande de schit marocain.

 

Après surveillance, le contact est établi entre Norbert, jeune homme habitant à Fontenay-le-Comte, qui est le responsable des positions des largages de drogue et Jonathan Dupuis, responsable de la récupération.

 

Lors de cette surveillance, Peter apprend que Boris, médecin à Saint-Gilles Croix-de-Vie, est le responsable de la distribution de drogue pour la France. L’argent est blanchi par une fraude financière émanant de la conserverie dirigée par Erick.

 

Peter, dans son délire, affirme qu’il connaît les assassins de Joseph Fontanet, ancien ministre de l’Éducation Nationale tué le 2 février 1980. Il s’agit de la fille de Boris et Sophie (Claire) et du fils (Sylvain) d’une certaine Adeline, femme d’Erick, directeur de la conserverie qui blanchit l’argent. Il les a vus lors du retour d’Adeline chez elle, après un accident ayant eu lieu sur le port de Saint-Gilles.

 

Le fameux Peter affirme que la victime de l’accident de Tournefou était sur le point de tout découvrir. Il était journaliste et avait rencontré Gildas Cellier lors de sa sortie de prison.

 

Gildas Cellier a eu un contact avec Jonathan Dupuis et Norbert pour un éventuel travail. Ce sont les autorités pénitentiaires qui lui ont fourni l’adresse de Jonathan Dupuis.

 

D’après Peter, un homme paraissant extrêmement dangereux me surveille depuis plusieurs mois, ce serait lui l’assassin du journaliste découvert au carrefour de Tournefou.

 

Le commissaire reposa le feutre, s’assit, reprit sa position en équilibre sur la chaise. « C’est bien beau tout cela mais il n’y a pas l’ombre d’une preuve, pensa-t-il et puis d’abord c’est qui ce Peter Toucour ? »

Sa grosse main attrapa le dossier gris. Le premier feuillet : photocopie d’un acte de naissance aux Etats-Unis d’Amérique… Il tourna feuille après feuille les documents administratifs que les inspecteurs avaient recueillis sur Peter sans rien trouver de spécial. Il referma le dossier puis le rouvrit très rapidement… Il relut avec attention la confirmation des diplômes obtenus par Peter. Il lui semblait que quelque chose d’indéfinissable ne correspondait pas… Non, finalement rien de suspect. Machinalement, il prit son téléphone, composa le numéro du rédacteur en chef que Peter lui avait donné pour vérifier… On ne savait jamais… Un affabulateur… Après un temps d’attente assez long, il eut une longue conversation avec le rédacteur qui lui confirma que Peter travaillait bien sur le sujet.

 

Il resta un long moment à réfléchir puis décida de rencontrer Gildas Cellier. Il rédigea une convocation à l’intéressé en essayant de choisir un style neutre et choisit pour prétexte la réinsertion et des propositions d’emploi.

 

 

 

Bon, le commissaire n’avait pas l’air de me croire. J’étais assis, dubitatif, au volant de la fourgonnette. Je n’aurais pas dû aller voir, l’homme de loi… Il devait encore me rester des illusions…

Le moteur Diesel démarra en lâchant un panache de fumée malodorante et sale. Je pris la direction de Saint-Gilles Croix-de-Vie, il me fallait approfondir le lien entre Boris, Claire sa fille et Sylvain, le fils d’Adeline.

 

 

 

Deux semaines après, le commissaire regardait la fenêtre aux carreaux sales. Il attendait Gildas Cellier, celui-ci devait arriver d’une minute à l’autre. L’homme de loi savait l’ancien détenu ponctuel, c’est pourquoi il attendait sans rien faire de particulier. Il aimait ces temps de réflexion.

 

Il s’approcha de la fenêtre, regarda les voitures qui passaient. La pluie tombait, créant une lumière grise aux reflets agressifs, trop de contraste entre les lampadaires éclairés et la nuit qui s’enfuyait.

 

Un bruit de pas dans le couloir montait du plancher tout en s’approchant de la porte.

Une main frappa la lourde porte, le commissaire donna l’ordre d’entrer. Un jeune homme brun, cheveux courts, la mâchoire prognathe, habillé d’un blouson et d’un pantalon de tissu «jean bleu», portant une sacoche en bandoulière, apparut dans l’encadrement de la porte. Le regard profond de ses yeux marron fit le tour de la pièce en même temps que son pas ralentissait.

 

Un bel homme, estima le commissaire qui avait suivi du regard son invité. Carrure athlétique, démarche souple et volontaire ; « cet homme doit plaire aux femmes », pensa-t-il.

Gildas serra énergiquement la main de son hôte et attendit qu’on l’invite à s’asseoir.

 

Le commissaire regarda longuement l’ancien détenu avant de lui dire :

– J’ai éprouvé le besoin de vous voir, à titre professionnel pour m’entretenir avec vous d’une affaire en cours. Votre affaire passée a été jugée. Aujourd’hui il s’agit d’autre chose.

 

Gildas profita de ce que le commissaire reprenne son souffle pour glisser un perfide :

– Vous savez bien que je ne veux pas avoir à faire à vous et que j’utiliserai ce qui sera dit aujourd’hui contre vous.

 

L’homme de loi regardait fixement Gildas Cellier sans dire une parole. Celui-ci reprit :

– A moins que je ne sois inculpé, c’est ce qui c’est passé la dernière fois que vous m’avez convoqué dans votre bureau.

– Où étiez-vous le 22 avril 1980 à 7h30 heures ?

Gildas ne s’attendait pas à cette question. Elle fut le prétexte à exprimer toute la rancœur qu’il gardait pour toute forme d’autorité. Les humiliations subies, les sévices que les autres détenus lui avaient infligé lui revinrent en mémoire.

 

Il hésita un instant puis se souvint du 22 avril, de sa sortie de prison de la longue conversation avec un journaliste. Il interrompit ses pensées et demanda brusquement sur un ton agressif et péremptoire.

– Pourquoi me demandez-vous cela ? Vous me surveillez ? Vous savez très bien qu’il s’agit de la date de ma sortie de prison. Je ne sais pas ce que vous voulez mais je vous emmerde, vous, les flics, vous avez brisé ma vie alors soit vous me remettez en prison, soit vous me foutez la paix. Gildas se leva se dirigea vers la sortie et claqua la porte en sortant.

 

« Le naturel revient vite », pensa le commissaire. Il avait déjà vu ce type de comportement. Il savait que Gildas était dangereux, son allure athlétique prouvait qu’il avait utilisé sa colère dans des exercices physiques de défoulement dans sa cellule. Le ton agressif qu’il avait employé et son attitude incitaient à penser que cet homme, qui avait été détruit, n’avait plus rien à perdre mais, au contraire, allait poser des actes qui, à ses yeux, avaient déjà été payés.

 

Il regretta d’avoir été aussi maladroit avec sa question inquisitrice.


Chapitre 11

 

Grâce à ma malheureuse expérience, je savais que les jeunes ne disaient pas tout à leurs parents et qu’ils avaient souvent une double vie. Quelles étaient donc les raisons qui poussaient deux jeunes de bonne famille à jouer avec des armes jusqu'à devenir les tueurs d’un ancien ministre ? Comment Sylvain pouvait-il être, à Saint-Gilles Croix-de-Vie, un jeune garçon charmant et un punk à Paris ?

 

Pour comprendre, il faut souvent observer et prendre le temps. Le temps, j’avais ce qu’il fallait mais pour comprendre, il me manquait un détail. Celui-ci vint très rapidement sous la forme d’une deux-chevaux Citroën, portant un kayak rouge sur le toit, qui se gara devant la maison d’Erick. Je vis Norbert en descendre, sonner à la porte, Sylvain lui ouvrir. Les deux jeunes hommes se serrèrent la main puis je vis Sylvain disparaître pour réapparaître rapidement, un sac volumineux négligemment jeté sur l’épaule.

 

A la fenêtre, Adeline, assise dans son fauteuil roulant, donnait les dernières recommandations d’une mère à son fils. Même si je n’entendais pas, je devinais l’inquiétude qu’elle ressentait. J’avais déjà vu ce regard dans les yeux de ma propre mère, la vraie, celle de Bretagne. Une vague de nostalgie me troubla un instant la vue à l’évocation de ce souvenir.

 

Pendant cet instant de faiblesse, la deux-chevaux démarra. Je décidais de la suivre. Ils me conduisirent à la maison de Boris et Sophie. Ils ne se garèrent pas devant, ce détail me prouva que Norbert ne voulait pas être vu. Sylvain descendit chercher Claire. En les voyant tous les deux côte à côte, cela me fit penser à ce pauvre Joseph Fontanet qui avait été tué pour rien.

 

Au fait, Sylvain avait-il son arme sur lui ? La voiture redémarra et nous arrivâmes très rapidement à Nantes. La filature ne me posa pas de problème car la deux-chevaux ne roulait pas très vite. Norbert se gara près du Jardin des Plantes en face de la gare. je me suis garé en double file deux cents mètres plus loin, en posant sur le tableau de bord l’écriteau « déménagement » puis j’ai couru pour voir ce qu’il faisait. La crête de Sylvain se repérait facilement au travers des portes vitrées du hall de la gare. Surtout ne pas jeter de regard circulaire, ne pas montrer que je cherche quelqu’un. J’ai traversé l’avenue, me suis précipité dans la gare du côté « départ », sans aucun regard pour Sylvain, j’ai ostensiblement fixé le tableau des arrivées. Il était seul face à l’escalier qui monte au passage souterrain ; à cette heure du début de l’après-midi, peu de monde fréquentait la gare.

 

Sur le tableau annonçant les trains arrivant en gare, j’eus la surprise de constater que le prochain était dans une heure. Le hall était presque vide. Je sentais le regard de Sylvain dans ma direction. J’avais l’impression qu’il se méfiait. Je décidai de retourner au fourgon. En ressortant de la gare, j’ai aperçu Claire et Norbert dans un bar juste en face. Ils me dévisageaient. Ma lâcheté aidant, j’ai baissé les yeux et je suis parti en courant jusqu'à la camionnette. Je n’avais pas de PV. Je suis reparti en direction du parking de la gare où j’ai pu me stationner convenablement. Après une brève mais profonde réflexion, un sourire me vint aux lèvres. J’avais un plan d’action.

 

Je suis entré dans le bar, un couple roucoulait tendrement sans prêter attention aux autres. Le barman leva la tête et me regarda m’asseoir devant le bar tout en essuyant adroitement des verres. Il m’interrogea du regard. Je dis assez fort :

– Un grand sandwich jambon beurre et un demi, s’il vous plaît.

L’homme fit couler la bière pression, posa le verre sur le comptoir, y joignit le casse-croûte demandé puis se désintéressa de moi. C’est alors que je lui ai demandé :

– Excusez-moi, il se retourna, auriez-vous un annuaire téléphonique s’il vous plaît ?

Il me tendit le bottin que j’avais vu près de l’appareil.

– Vous ne connaîtriez pas des entreprises qui cherchent un prestataire de services dans le domaine de la messagerie, par hasard ?

– C’est à dire ?, me demanda-t-il.

C’était ce que j’espérais.

– Je viens d’arriver sur Nantes, j’ai emménagé juste à côté du café et je possède une camionnette pour faire des livraisons. Actuellement j’ai un contrat pour deux courtages par semaine entre Paris et Nantes, cela me laisse du temps pour faire autre chose, comme je ne connais personne et que je n’ai pas de famille, je voudrais travailler plus.

J’avais dit cela très rapidement et assez fort pour que Norbert entende. Je ne pouvais pas voir si mon mensonge portait ses fruits.

 

Le couple d’amoureux restait, lui, insensible à l’agitation du bar.

 

Le barman prit une moue dubitative, enfonça sa tête dans les épaules, écarquilla les yeux, puis après une hésitation me répondit :

– Ben non, j’connais personne qu’a besoin d’un camion.

– C’n’est pas grave, merci de votre aide, je trouverai bien en téléphonant dans des entreprises.

 

Puis je mordis à pleines dents dans le morceau de pain, en faisant semblant de consulter l’annuaire.

 

Malgré mon insistance je ne pouvais pas entendre ce qu’il se disait entre les trois jeunes gens.

 

Deux punks entrèrent dans le bar, ils commandèrent des bières avant même de s’asseoir et vinrent s’installer à la table de Norbert ; avant que le barman ait fini de tirer les demis, une voiture noire se gara sur une place interdite devant l’établissement. Jonathan Dupuis et un homme en costume noir en descendirent et vinrent rejoindre la même table. Puis arriva Gildas Cellier. A leur manière de se présenter, je compris qu’ils se connaissaient tous sauf Gildas, qui ne connaissait personne.

 

Claire, Sylvain et les deux punks discutaient ensemble alors que Jonathan Dupuis et Norbert parlaient avec conviction à Gildas devant l’homme au costume qui acquiesçait. Sur la table, un paquet de la taille d’une boîte de sucre ficelée dans du plastique captait souvent le regard de Jonathan Dupuis.

Le couple d’amoureux sortit du café sans se rendre compte qu’il pleuvait. Ils partirent courbés l’un contre l’autre…

 

Je pensai à mes copains disparus (Il fallait lire : « 1976 – Jamais plus comme avant ») d’habitude, les cauchemars, c’est uniquement la nuit… Elle était belle Cathy…. elle n’était pas dans le car… qu’est-elle devenue ?

 

De nouveau un reflux de tristesse m’assaillit. Cathy et les autres… Mais oui c’est ça… J’avais déjà vécu cette scène… Je savais ce qui se passait à cette table… Comme j’avais eu raison de me faire passer pour un livreur… Je souris bêtement… J’avais tout compris.

– Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?, me demande le barman.

– Non ! Euh, enfin oui, si on veut.

Regard incrédule du cafetier.

– Disons que j’ai une bonne piste.

Mon interlocuteur semblait rassuré sur ma santé mentale.

 

Je profitai de cet échange pour regarder la table de Norbert. Oui c’était cela ! J’avais compris.

J’étais sûr que Sylvain, fils de famille bourgeoise, racontait son exploit parisien aux deux autres punks, que Claire écoutait avec effroi le récit du meurtre auquel elle avait participé indirectement mais acceptait de faire semblant pour faire partie du groupe. Pendant ce temps, Jonathan Dupuis recrutait Gildas Cellier, avec l’appui de Norbert, proie facile qui avait déjà payé à la société des conneries qu’il n’avait pas faites. Quant à l’homme au costume, c’était un membre du Service Action Civique proche d’un parti politique de droite ; je me rappelais l’avoir vu accompagnant Charles Pasqua dans ses déplacements. Ce service à la frange de la légalité était très proche du RPR. Son cautionnement était très important car il permettait de protéger des activités illicites moyennant partage, bien évidemment. C’était du moins ce que j’avais appris en lisant le dossier concernant les marins pêcheurs qui se livraient au trafic de drogue.

Finalement les économistes du journal avaient raison : les réseaux étaient en pleine restructuration.

 

Une poignée de main entre Gildas et Jonathan annonça la conclusion de l’embauche. Je ne regardais plus en direction de la table de peur d’attirer leur attention sur moi. L’homme au costume noir se leva, il ramassa le paquet gros comme une boîte de sucre et ficelée dans du plastique et partit, suivi de Jonathan Dupuis. Ils regagnèrent la grosse berline noire et démarrèrent avec la prudence de ceux qui ont le pouvoir.

 

Mon encas était fini, il restait de la bière au fond du verre. J’hésitai… Pas longtemps… Une main se posa sur mon épaule… Norbert était près de moi. Je ne l’avais pas entendu venir. Malgré son jeune âge, son regard me glaça le sang.

– J’ai entendu que vous cherchiez du travail, me demanda-t-il d’une voix faussement gaie.

– Bonjour, moi c’est Peter. Oui je cherche des livraisons à faire dans la région.

– Pas d’international ?

 

Ça y est, nous y voilà ! L’hameçon était titillé par le poisson, si je voulais qu’il morde, il fallait que je reste logique avec ce que j’avais dit avant au barman. Le regard de Norbert pénétra en moi comme une lame effilée. Ce type était dangereux et sournois, j’en étais sûr. J’avais déjà vu ce genre de regard et, encore une fois, mon passé me servait. Comme une révélation, les pièces du puzzle se mettaient en place, le tableau apparaissait.

 

D’un côté, les hommes de main : Sylvain, Gildas, Claire, les punks sans grande personnalité, qui pour des raisons diverses, acceptaient l’aventure comme je l’avais acceptée avant. D’un autre côté : un trafic de stupéfiants avec Jonathan Dupuis qui se croyait important alors qu’il était à la merci de Norbert. Boris et Erick n’étaient que des sous-fifres sans importance. Norbert faisait le lien entre le trafic et les politiques, c’était lui qui… Bon sang mais c’est bien sûr ! Le mec au costume noir était reparti avec du fric, j’en étais sûr, mais il avait donné des directives à Norbert. Norbert qui pouvait jouer sur les deux tableaux de la scène politique, d’un côté les punks et les attentats antisémites avec des hommes fanatisés qui pouvaient tuer facilement (je l’ai vu avec Joseph Fontanet) et au contraire des hommes d’extrême-gauche qui rejetaient notre société et qui étaient prêts à tuer pour un idéal. Le tout avec l’argent de la drogue et la couverture du Service d’Action Civique qui œuvrait contre le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing. Le pauvre commissaire n’était pas prêt à avoir le droit d’enquêter sur cette affaire.

 

– Non pas d’international, je suis obligé de faire deux livraisons sur Paris la semaine.

– Dommage, j’aurais eu un travail pour toi.

Attention à ma réponse, ne pas s’intéresser au travail, ce type me testait.

– C’n’est pas grave, je trouverai !

Norbert me dévisagea longuement.

– Viens prendre un verre avec nous, me dit-il.

Il voulait voir ma réaction par rapport aux punks.

– J’veux bien ! Ça me fait plaisir de voir des jeunes de mon âge, je ne connais personne à Nantes.

Il fallait que je passe pour un gars simple, facile à berner.

Après de brèves présentations où je serrai la main de tout le monde, Norbert me demanda :

– Bon, si tu ne fais pas l’international à cause de tes livraisons hebdomadaires, tu peux peut-être faire Bologne, entre les deux ?

Je réfléchis rapidement, j’avais besoin de reprendre la main avant de lui répondre :

– Mardi, mercredi, jeudi de libre pour n’importe quelle destination, je ne transporte que cinq mètres cubes, pas trop lourds. Le tiers du paiement avant le départ, le reste à la livraison, facture à trente jours. Je charge et décharge seul la camionnette.

 

Pour la première fois Norbert sourit.

– Pourquoi tu charges et décharges seul ?

Je pris volontairement un air embarrassé avant de lui répondre.

– Parfois j’ai deux livraisons que je facture deux fois pour le même voyage, mais avec vous ce n’est pas pareil, je ferai qu’une facture.

 

Norbert me regarda comme on regarde un con, j’avais passé mon examen avec succès. Puis son visage devint sombre.

- Tu attendais quelqu’un à la gare ?

Merde, il m’avait vu au début me précipiter pour voir les horaires d’arrivée des trains. Ce type était redoutable. Vite, trouver quelque chose qui fasse naturel.

– Oui, parce que je voulais vérifier si j’étais plus rapide que la SERNAM entre Paris et Nantes, surtout que j’ai entendu dire qu’un train à grande vitesse est en préparation.

Pour dire la fin de ma phrase j’avais pris un air de connivence et baissé le ton.

– Donc tu testais toi-même si tes livraisons arrivaient avant le train.

– Ben oui.

– Tu aurais pu demander les horaires directement à la SERNAM.

 

Je pris l’air le plus bête que je pouvais avant de répondre :

– Je n’y ai pas pensé !

 

Claire éclata de rire, j’en fus réellement vexé mais j’avais réussi, Norbert me prenait pour un con. Ce n’était pas grave !

 

Je mis à profit les longues journées du mois de juin pour écouter la radio :

« Ted Turner lance CNN dans un studio d’Atlanta on peut lui faire confiance pour informer convenablement l’Amérique (ironie). Surtout que le 6 juin, nous avons frôlé la guerre totale entre l’URSS et les States à cause d’une erreur informatique ». Ma paranoïa me disait que l’information était incomplète, qu’il y avait autre chose, que l’on nous avait caché la vérité, cela me cassait la tête, j’étais comme un animal dont la cage était ouverte et qui avait peur de sortir. Cela allait-il guérir un jour ? Ce n’était pas la venue du pape Jean-Paul II en France qui allait me faire aller mieux. Comme si le présentateur suivait mes états d’âme… La radio passa le nouveau disque de Dire Straits Making Movies. Je m’endormis en sachant que le lendemain je retournerais au bar en face de la cité Travot à la Roche-sur-Yon, afin de rencontrer le commissaire.


Chapitre 12

 

Le bar était ouvert depuis peu, je savais que j’y trouverais le commissaire pour prendre son café matinal. Il arriva toujours aussi mal habillé, lorsqu’il me vit il sembla soulagé. Il me serra la main en marmonnant un vague bonjour. Le silence s’installa, nous ne savions pas par où commencer. La serveuse plaça le journal, un grand café et un croissant devant l’homme de loi, sans que celui-ci n’ait rien demandé. Le commissaire me dévisagea.

– Qu’est-ce que vous attendez de moi ?, demanda-t-il.

Je l’ai longuement regardé avant de répondre.

– Il fallait juste que je le dise à quelqu’un.

 

Le silence s’installa de nouveau puis le commissaire le rompit.

– Si vous êtes là à m’attendre aussi tôt ce matin, c’est que vous avez d’autres révélations à me communiquer ! Alors allez-y, j’ai du travail, moi !

Je n’ai pas relevé la perfidie.

– Pas ici ! Dans votre bureau, si vous le voulez bien.

 

Sans plus de parole, nous finîmes nos cafés respectifs et nous traversâmes la rue pour pénétrer dans les locaux de l’hôtel de police. Arrivés dans le bureau, le commissaire me proposa de m’asseoir et me dit :

– Je vous écoute.

 

Un raclement de gorge, puis je lui racontai ce qui s’était passé à Nantes, ce que j’avais compris. Le commissaire m’écouta, prit des notes. Au fur et à mesure de mon récit, ma voix s’assura, je devenais de plus en plus convaincant. A la fin, lorsque je restai sans mots, attendant sa réaction, il me regarda longuement, je respectai son silence car je savais qu’il hésitait comme j’avais hésité avant de prendre la parole. Puis il me dit :

– J’ai reçu un courrier du Préfet, via le commissaire divisionnaire, me demandant d’arrêter la surveillance de Gildas Cellier et de ne pas surveiller Jonathan Dupuis qui est son tuteur officiel. L’ordre émane du Ministère. Le dossier de l’accident de Tournefou est classé sans suite. On me demande de trouver les agitateurs qui provoquent régulièrement des bagarres dans le quartier nord de La Roche-sur-Yon. Des jeunes ont été arrêtés pour le meurtre de Joseph Fontanet, mais nous savons, vous et moi, que ce ne sont pas les véritables assassins.

 

Je mesurai le dépit du commissaire. Puis je lui annonçai :

– J’ai reçu un courrier de mon rédacteur en chef, on arrête le sujet sur le trafic de drogue.

Le commissaire me regarda et nous éclatâmes de rire.

– Alors c’est que nous sommes sur la bonne voie, me dit-il entre deux rires.

Je sentais pour la première fois de l’humanité dans ce corps usé par les excès.

– Que fait-on alors, chef ?, lui demandais-je.

– On continue, bien sûr ! Pourquoi Norbert veut-il vous envoyer à Bologne ?

– Je ne sais pas. Mais je sais que j’irai avec Claire et Gildas.

– Comment Norbert peut-il convaincre une fille comme Claire de le suivre dans des agissements meurtriers et que cherche-t-il ?

– Alors là, commissaire, je sais, pour l’avoir enregistré, comment il parle à Claire.

– Vous l’avez enregistré alors qu’il est très méfiant !, me demanda le commissaire très surpris.

– Oui, lors de notre troisième rencontre, toujours au même bar à Nantes, toujours le même scénario. Norbert reste au café avec Claire pendant que Sylvain se rend dans une consigne chercher un paquet gros comme une boîte de sucre entouré de plastique et ficelé comme un rôti. Ensuite Jonathan Dupuis et le mec du SAC récupèrent le paquet. J’ai demandé à Norbert s’il pouvait garder mon blouson au café car il faisait chaud. Je savais qu’il le fouillerait, j’avais demandé à Claire de m’acheter un dictaphone, elle l’avait à son arrivée à Nantes, je lui ai demandé de le conserver dans son cabas et, avant de partir à la consigne, je l’ai mis en route.

– Et cela a donné quoi ?, demanda le commissaire.

– Ça, lui dis-je, en appuyant sur le bouton « Play » du dictaphone que je venais de sortir de la poche de mon blouson.

 

 

 

Après des grésillements, la voix de Norbert s’adressant à Claire fut audible : « Le négatif et le positif sont à prendre au sens « électrique » du terme. En hiver je reçois et en été je perds... quoi ? Je ne sais pas mais je le ressens. Tout comme je ressens la présence d’eau sous la terre, pas comme un sorcier, mais comme une source d’énergie rassurante. Je constate plein de « trucs » comme cela sans en tirer d’extravagantes théories, juste comme si la planète envoyait des signaux que l’on ne peut capter que dans certaines circonstances (oui je sais, c’est proche de la méditation).

 

Je pense avoir compris qu’il faut aller graduellement vers la connaissance totale (oui, la mort) en prenant le temps d’apprendre et que tout vient lorsque l’esprit est prêt à le comprendre. Lorsque j’ai, non pas compris mais assimilé, que nous étions des extraterrestres et que la planète est un formidable vaisseau spatial, tout m’a paru plus simple dans ma réflexion... D’ailleurs sans le savoir tu m’as aidé, lors de notre dernière conversation .Tu m’as écouté puis nous n’en avons plus parlé, alors que voir un extraterrestre était un de mes rêves ; cet instant n’a pas été aussi beau ou aussi merveilleux que je le pensais. Pourquoi ? Parce que lorsque je les ai vus, au lieu de prendre l’appareil photo et de téléphoner aux flics, j’ai regardé longtemps le jeu de lumière jusqu’à sa disparition très rapide. Je suis incapable de dire ce que c’était. J’ai écarté toutes les possibilités humaines. J’ai juste observé des OVNI et cela m’a ouvert des portes insoupçonnées. Je te parle surtout de portes de compréhension celles qui s’ouvrent sans que tu saches pourquoi, juste quand il faut et le puzzle s’assemble, des faits anodins sans aucun rapport entre eux forment un tout qui de nouveau te fait te poser d’autres questions.

Je persiste et signe : le bonheur ne se trouve pas, ne se cherche pas, il se décrète tout comme la mélancolie ou le stress. J’essaie juste d’apprendre cela aux autres. Pourquoi être malheureux ? Qu’est-ce qui rend malheureux si ce n’est des problèmes d’ego ou de tentations ? Ah !, si seulement on pouvait libérer les peuples de l’oppression dans laquelle on les maintient ! Tiens, pour toi par exemple : je sais que ton rêve est de « faire du cinéma » si tu le souhaites, je peux t’aider grâce à mes amis car tu es visiblement faite pour cela.

 

Je ne cherche pas à t’attendrir, je dis simplement que je me bats (nous nous battons) contre des angoisses métaphysiques dues à une éducation maladroite et à une société qu’il faut détruire. Cela s’améliore maintenant grâce au travail courageux de ceux qui luttent, cela finira par notre victoire et nous serons peut-être non pas riches mais heureux. Nous voulons un monde plus juste, les ennemis sont identifiés : ce sont les Juifs qui ont le pouvoir de l’argent et les gauchistes qui ont le pouvoir de la rue. Le gouvernement actuel est à détruire car il ne cadre pas les Français. Sa permissivité est préjudiciable aux vraies libertés… »

 

 

– Il n’y a plus rien après, car j’avais mal calé la cassette. En tout cas l’endoctrinement contre notre société est manifeste. Claire est très accro à ces théories débiles, Sylvain et les punks sont plus branchés antisémitisme.

– Vous avez raison, mais c’est autrement plus subtil que vous le dites. Les références au surnaturel, à d’hypothétiques amis hauts placés, aux luttes souterraines placent Claire en état de dépendance vis-à-vis de Norbert. Autrement dit, lorsque l’endoctrinement sera achevé, Claire sera capable d’obéir aveuglément à Norbert.

Il réfléchit puis le commissaire me demanda :

– Et Gildas Cellier ?

– Il est prêt à tout car c’est un homme brisé, il ne cherche pas à comprendre. Il est très copain avec Norbert et obéit aveuglément à Jonathan Dupuis. Il faut dire qu’ils se sentent tous très protégés par le mec du SAC.

– Pourquoi ont-ils besoin de vous ?, réfléchit à haute voix le commissaire.

– Ils me considèrent comme le couillon de service, à leurs yeux je ne suis pas dangereux pour eux et puis je pense que mon fourgon les intéresse et qu’en cas de problème je serai le coupable désigné…

L’homme de loi devint triste, il me regarda.

– Comme Lee Harvey Oswald dans le meurtre de J F Kennedy, marmonna-t-il. Si je comprends bien, des attentats sont en préparation avec le soutien du SAC et le gouvernement intervient via le Ministère de l’Intérieur pour les laisser se dérouler, continua-t-il. En tout cas, je ne comprends pas pourquoi Norbert agit ainsi.

Nous restâmes entourés de silence, longtemps, chacun enfermé dans ses doutes et rancœurs ; puis le commissaire me dit :

– Cela va durer jusqu’aux élections présidentielles de 1981.

J’ai quitté le commissaire, une angoisse commençait à me faire paniquer. De nouveau, j’étais embarqué dans une histoire sordide, que me réserverait Norbert lorsque l’histoire serait terminée ?

Heureusement que la radio me permettait d’oublier mon travail ! Actuellement, elle couvrait les Jeux Olympiques de Moscou. Je ne savais plus où était le sport dans les reportages. Le boycott américain, du fait de l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, faisait que seulement quatre-vingts nations participaient. Cela n’allait pas mieux en Pologne, un syndicaliste nommé Lech Walesa tenait le pouvoir communiste en échec et des mouvements de contestations aux chantiers navals de Gdansk inquiétaient la communauté internationale. La France écoutait Bob Marley qui se produisait au Bourget.

 

Je me couchai tôt,  le lendemain je partais pour Bologne avec Claire et Gildas.

 

 

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