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La vieille

 

 

Elle était tous les jours assise devant sa fenêtre à nous épier, là, juste derrière son carreau de cuisine. Regardant sans doute la joie à l’extérieur de sa maison, comme le ferait une prisonnière de son passé ayant tissé des souvenirs trop lourds pour les montrer en public. Elle vivait solitaire, recluse, seul son regard perçant trahissait la vie dans la demeure. Les mômes du quartier, pas plus terribles que d’autres, avaient pour habitude de lui faire des grimaces en passant devant la fenêtre. Tout le monde regardait furtivement si elle était là comme l’on regarde un objet familier qui nous prouve notre supériorité et nous rassure par sa présence. D’ailleurs, de mémoire de villageois, tout le monde l’appelait la vieille et parfois sans doute, dans un élan de précision, certains disaient même « la vieille du 34 » en référence à son numéro de maison ; comme si l’on pouvait la confondre avec une autre personne. C’était la seule bâtisse dont la peinture sale de la façade se remarquait dans la rue bourgeoise de cette fin des années soixante. Elle s’était installée là juste après la guerre, sans aucune raison connue et sans que personne la connaisse, ce qui alimentait encore plus la rumeur ; d’ailleurs personne ne se souvenait d’avoir vu la vieille sortir. Il y avait bien le médecin ou parfois le facteur qui essayait de pénétrer dans la maison afin de s’assurer que tout allait bien mais elle les repoussait irrémédiablement, ne les laissant pas pénétrer sa tanière. Seule une fois par semaine un bel homme en costume venu de la capitale lui apportait des victuailles. Au début, cela jasait un peu dans le village puis l’habitude aidant, plus personne ne s’est inquiété pour elle et nous passâmes du malaise au désintéressement le plus total ; puis lui succéda la période d’oubli.

Il est surprenant de constater qu’un village entier l’avait oubliée, sauf les gosses bien entendu qui, sur le chemin journalier de l’école communale, pouvaient en toute impunité le matin et le soir faire les pires grimaces et hurler les pires jurons en toute tranquillité et sans qu’aucune réaction ne vienne les alerter.

Pourtant un soir de décembre, peu de temps avant les fêtes de Noël, alors que l’institutrice nous avait retenus nous les grands, nous remarquâmes que quelque chose avait changé dans le regard de la vieille. Il s’était durci comme si une force nouvelle la possédait. Cela n’avait pas empêché un garçon de se surpasser, le plus audacieux – ou le plus stupide, chacun choisira en fonction de ses valeurs – lui montra ostensiblement son postérieur, gagnant ainsi la considération des membres du groupe mais surtout réalisant une chose encore plus insultante que ce dont était capable le groupe des petits de la maternelle. Certaines jeunes filles découvrirent non sans plaisir une partie habituellement cachée de son anatomie. Pourtant, il était pathétique les fesses à l’air, le buste courbé en avant pour ne pas que son cartable glisse à terre. Il riait, heureux du tour de cochon qu’il avait osé faire. Il riait, emporté par le sentiment frondeur d’avoir osé et énervé par l’exaltation que suscite la première fois toute chose réalisée. Il était devenu un héros pour beaucoup d’entre nous, c’est vrai, montrer ses fesses, quel courage !

Le lendemain, sous les pâles rayons du soleil de décembre, alors que l’on s’acheminait vers les congés des fêtes de fin d’année, rêvant aux cadeaux que nous espérions, au matin d’une journée prometteuse, le groupe d’écoliers fut surpris de trouver une ambulance de la grande ville devant la porte ouverte de la maison de la vieille. Pourtant elle était toujours là, ses yeux avaient perdu en intensité, son regard portait sur des choses qu’elle seule pouvait percevoir, comme si elle était ailleurs, comme si ce corps fripé par les ans et le travail avait quitté la réalité des mômes de la rue. Beaucoup de personnes s’affairaient autour de l’ambulance bien rouge des pompiers garée au milieu de la route. Des personnes pleuraient, d’autres criaient ; presque toutes les personnes valides que comptait le village étaient maintenant dans la rue, se tenant à distance respectable de la fenêtre.

Des hommes en costume comme ceux que l’on voit dans les villes sortaient et entraient dans la maison dont, pour une fois, la porte était grande ouverte. Personnes ne se souciait des enfants qui seraient en retard à l’école. Les rares galopins assez courageux pour pénétrer à l’intérieur de la maison découvrirent une demeure parfaitement entretenue, sentant la cire et le vieux bois. Les plus intrépides se glissèrent jusque dans la chambre comme des explorateurs violant les tombeaux des pharaons. Déçus par la pauvreté du mobilier, ils sillonnèrent les quatre coins de la salle à manger sans qu’aucun adulte ne les gêne dans leur progression. Il faut dire que les adultes, curieux eux-mêmes, découvraient, déçus, la simplicité et la banalité de l’intérieur. Bien sûr ils furent surpris de toutes les décorations et médailles militaires disposées sur le modeste buffet de la salle à manger. Personne n’aurait imaginé que la vieille fut une courageuse résistante de la dernière guerre contre les Allemands d’ailleurs quelle importance cela avait devant la modernité de la décennie ? À quoi bon tous ces souvenirs militaires et toutes les photos accrochées aux murs, la plupart représentant de jeunes hommes morts au combat ? Tout le monde foulait le parquet du couloir sans emprunter les patins pourtant disposés à cette attention juste à l’entrée. Il y avait un monde fou dans le couloir mais bizarrement personne ne pénétrait dans la cuisine, attendant sans doute la confirmation du décès de la vieille ; il faut dire que ça impressionne toujours, un cadavre, surtout lorsqu’il ne s’agit pas du sien. Il est curieux de constater que la vue d’une dépouille attire l’inquiétude de celui qui la regarde avec la crainte atavique de sa propre mort.

La vieille restait imperturbable derrière sa vitre, comme si l’agitation de la rue ne la concernait pas. Que pouvait-elle penser de tout ce remue-ménage dans sa demeure ? Elle qui avait une vie contemplative, elle que rien ne semblait atteindre, elle ne quittait pas des yeux une boule de chiffons allongée sur la chaussée, insensible à l’agitation.

Au loin, des sirènes faisaient entendre leur désagréable signal, montrant ainsi l’approche de voitures de police. Les gens quittèrent rapidement la maison, bien conscients qu’ils n’avaient rien à y faire.

Les voitures de police stoppèrent et huit gendarmes armés de fusils-mitrailleurs et protégés par des gilets pare-balles firent rapidement reculer les curieux. Quelques hommes du village parlementèrent avec les forces de l’ordre, ce qui eu pour effet de nous éloigner encore plus de l’ambulance et de la maison. Ce qui permit de mieux appréhender la scène.

Les gamins qui se faufilaient partout en criant et hurlant se turent brusquement car le tas de chiffons fut délicatement retourné par deux gendarmes, c’est alors que l’on comprit tous l’horreur de la situation : la vieille avait tué le gamin lui ayant montré son postérieur. Tous les regards convergèrent vers le carreau de cuisine. Mais la vieille se tenait maintenant dans l’embrasure de la porte avec, à la main, le vieux fusil de son défunt mari, celui-là même qui lui avait servi à tirer sur l’écolier. Elle fit un pas en avant ce qui eu pour conséquence de faire fuir la plupart des gens. Les gendarmes pointèrent leurs armes vers la vieille.

Lorsqu’elle releva le fusil, les crépitements firent comme un bruit de feu d’artifice…

Alors voilà pourquoi, Madame l’assistante sociale, voilà pourquoi, lorsque mon fils a fait une grimace à la vieille dame qui attendait avec son chariot derrière nous au supermarché, je lui ai mis une claque.

 

Patrick. BROUT

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