UNE JOLIE MANNEQUIN
Une nouvelle écrite pour un concours en Vendée
Le thème: l'expérience de la nature.
Bonne lecture
Une jolie mannequin
J’aime la plage des Sablons sur l’île de Noirmoutier, son sable fin qui me transmet une douce chaleur ; la mer qui, de son oxygène iodé, me ressource et me fait vivre ; les rayons du soleil rarement voilé qui contribuent à ma bonne santé. J’aime ce mouvement régulier des marées qui me rassure et participe à mon équilibre vital. Bien qu’ayant posé pour beaucoup de magazines parfois à l’international, je reste simple et j’aime ce lieu. D’ailleurs, une mannequin, c’est quoi ? Juste une photographie que l’on oublie après avoir posé le magazine. Alors, vive la simplicité, que diable ! D’ailleurs ma modestie dût en souffrir, mes qualités font que je suis incontournable. Si, si, messieurs dames qui me regardez avec envie et gourmandise, je suis incontournable, vous dis-je, j’en veux pour preuve le succès que j’obtiens à chaque fois que je me découvre ; ils viennent par milliers, rien que pour moi. Ho, j’en connais qui ont fait les malignes, fricotant avec les Chefs des bonnes tables étoilées de Vendée pour être prises en photos avec eux comme si cela leur allait leur apporter une renommée. J’en connais qui font tourner la tête au touriste lorsqu’il les aperçoit. J’en connais qui participent aux grandes manifestations populaires organisées du côté de Saint-Gilles-Croix-de-Vie où toutes les personnalités qui comptent en Vendée essaient de les mettre dans la boîte. Ah ! Pas de ça pour moi, je suis une mannequin sérieuse, discrète, difficile à convaincre mais, par contre, je ne déçois jamais.
Mais que vient-il faire, ce beau jeune homme debout près de moi, sur le sable ? Je ne l’ai pas entendu venir. Surtout ne pas le regarder, ne rien faire, ne pas lui donner de faux espoir, pourtant je vois bien qu’il multiplie les tentatives pour me séduire, il change de position, pensant attirer mon attention. Soudain une femme apparaît bientôt, suivie de deux enfants. Ah ! Le goujat … Mais quel dommage qu’il soit marié…Il est si beau. La Vendée lui réussit bien, il doit être sportif pour avoir cette musculature.
Mais ils ne vont tout de même pas s’installer si près de moi alors que la plage est si vaste ! Mais enfin, que sortent-ils de leur sac à dos ? Comment ont-ils pu faire entrer autant de choses dans un petit sac comme le leur ?Ont-ils besoin de faire autant de bruit ? J’espère qu’ils ne vont pas laisser traîner de détritus ; cette plage est si belle !
Ah ! S’il savait, au lieu de ne rien faire sur la plage, comme il est agréable de découvrir la vie sauvage de l’estran lorsque l’eau se retire, le vol des oiseaux marins que j’observe parfois en silence, depuis le polder Sébastopol. La jolie et orgueilleuse échasse blanche au vol majestueux se pose en douceur et grâce, pas comme cette excitée d’avocette dont le vol aléatoire me fait penser aux comportements des journalistes voulant féliciter le vainqueur du Vendée Globe. Il faut dire que durant la période de cette course, personne ne pense plus à moi, j’ai peu de sollicitations professionnelles. Je suis tranquille, pas comme maintenant avec cette famille dont la mère tartine son enfant de produit chimique afin de le préserver des rayons du soleil. Mais j’en veux, moi, du soleil ! Que ses enfants portent des tee-shirts mais qu’ils ne nous empoisonnent plus avec son odeur de noix de coco. La plage des Sablons, elle, sent l’iode, le sable chaud, elle sent le vent et le soleil mais pas la pâte à tartiner.
Mais qu’est-ce qu’il se passe ? La mère et les enfants repartent en laissant le mari tout seul près de moi. Il ne faut pas faire cela. Je n’ai aucun moyen de défense, je suis vulnérable, une main se tend et je me donne. Oh, j’essaie bien de résister un peu pour la morale mais au fond de moi, je sais que je vais succomber.
Un vanneau Troppe s’approche de moi. Il faut dire que je ne bouge pas, j’ai un rythme de vie très posé, je me repose très régulièrement et à cette période de la journée, je ne bougerai pas. Si je veux rester belle et désirable il me faut une hygiène de vie parfaite. Le vanneau ne s’approche pas trop de moi car il a peur du bellâtre qui recommence à essayer de me séduire maintenant que sa femme est repartie. Si je continue à être embêtée, je ne viendrai plus sur cette jolie plage des Sablons, je me rendrai à la plage du Bois de la Chaise en passant par la promenade des Souzeaux. Il paraît qu’il y a de jolies cabines de bain, comme dans les temps anciens. Cela a un charme fou, il faudra que je dise à mon agent de me photographier au moment des régates des vieux gréements. Pourtant j’aime tellement la plage des Sablons ! Ma famille s’y est installée dans les années 1970, à l’époque il était facile de faire construire, surtout avec l’ouverture du tout nouveau pont. Je dois ma beauté à des ancêtres d’origine pacifique pour un aïeul du côté de mon père et japonaise du côté de ma mère. Ce qui explique mon succès international dans les magazines. Mes grands-parents ont choisi la plage des Sablons pour sa tranquillité et ses marnages importants. Il y a bien eu quelques conflits avec les autochtones lors de leur arrivée ; même que quelques voitures furent englouties au passage du Gois. Mais rien de bien méchant car mes parents étaient si beaux et si discrets qu’ils ont séduit tous le monde. Oui, je suis prétentieuse, et alors ? Quand je vois la vulgarité de certaines qui s’affichent nues sur des rochers, étalant leur bronzage au soleil ! Il y en a même qui s’accoquinent avec des Belges pour obtenir plus de succès durant l’été. Les premières photographies de corps nus enlacés autour de grosses cordes furent prises du côté de l’Aiguillon-sur-Mer.Je préfère, et de loin, ma vie bien rangée. Je sais que pour assurer dans mon métier, il faut parfois me faire violence afin de répondre aux sollicitations mais delà à sombrer dans des comportements de vieille marinière sentant l’ail plutôt qu’une douce odeur de noisette, mon parfum préféré, il y a des écueils que je ne franchirai pas.
Mais mes pensées s’égarent vers des futilités alors que je devais réfléchir à mon devenir, j’arrive à un âge où il est difficile de lutter contre une certaine prise de poids. De plus j’aimerais bien avoir des enfants. Je sens que ma fin est proche car de petites jeunes séduisent de manière honteuse. Oui, je suis jalouse de leur jolie taille toute fine, de leur fraîcheur attendrissante. Certaines, pour réussir dans le métier, succombent aux excès : en effet elles acceptent l’insoutenable, on les triture dans tous les sens, on les laisse se dessécher au soleil sans eau pendant que les opérateurs se préparent. Ou parfois, lors de casting, on les abandonne affolées avec des glacières pendant des heures au bon vouloir de ces messieurs les décideurs. Bien sûr, il y a des contrôles et ma profession est réglementée, mais peu se font prendre.
Alors avoir ou ne pas avoir d’enfants ? Le bellâtre de tout à l’heure se rapproche de nouveau. Mes enfants pourraient s’installer en face, à Pornic. Dans la maison des grands-parents, quoi qu’avec tous les chambardements qu’il y a eu lors du nettoyage des plages suite aux marées noires, la bicoque des vieux a dû être détruite. Non, il faut que mes enfants choisissent eux mêmes leur lieu de résidence, par contre je serai intransigeante sur leur profession, ce sera la même que moi. Il n’y a que des avantages à faire ce que je fais. Je vis dans une île de rêve sous un climat fort agréable, la vue de ma maison est imprenable sur le donjon du château, j’ai plein d’amis et je profite allégrement de tout ce que je possède. D’ailleurs, nous sommes beaucoup à nous installer ici, j’ai une copine qui a testé les castings dans le sud : seule les vieux loups de mer étaient mis en valeur sur les photographies, presque rien pour elle. Pire : une séance photos se serait mal déroulé suite à de la jalousie entre mannequins. Ce serait à qui aurait les plus beaux éclairages, à qui séduirait les meilleurs photographes, pour cela elle aurait tout accepté, on a même brûlé certaines avec de l’eau chaude pour que leur peau rougisse et brille sur les photos. D’autres ont eu tellement froid qu’elles n’osaient plus bouger. C’est, paraît-il d’après la rumeur, l’effet attendu pour que les couleurs soient les plus chatoyantes possible. Il faut dire que beaucoup de petites nouvelles participaient au casting. Les mannequins arrivaient du monde entier, un photographe que je soupçonne d’être perturbé a utilisé de la mayonnaise pour mettre les filles en valeur. Une vraie séance photo de sauvage.
Tout cela est bien loin du calme vivifiant de l’île. N’allez pas croire que je sois casanière non, que non, mais j’aime regarder le passage du Gois et la vie qu’il amène, j’aime admirer les superbes voiliers qui animent la Baie de Bourgneuf. J’aime surtout la sérénité de la plage des Sablons.
À propos de sérénité, le bel athlète est revenu, il s’approche doucement, je vois au loin sa famille regagner leur voiture, je pense qu’il va être plus entreprenant. Comme les mauvais dragueurs il s’approche, croyant que je ne remarque pas son manège. Il est beau mais pathétique car sa technique est déplorable, sans doute un touriste. Il est maintenant tout près de moi. Pourvu qu’il ne parle pas, ce serait dommage de rompre le charme. Il me regarde, il me désire, je le vois dans ses yeux. Il faut bien dire que je suis tellement belle, fraîche et appétissante. Il ose poser sa main sur mon corps en me convoitant des yeux. Ses doigts courent sur moi, j’esquive bien un peu pour ne pas paraître trop facile, puis je me donne à lui, oubliant que nous sommes sur une plage familiale. Aussitôt une violente et agréable sensation de m’élever vers le ciel m’envahit. Que va-t-il m’arriver ?
Il fait froid et sombre, soudain la lumière. Tout s’éclaire et là, je le vois me regarder avec du désir dans les yeux. Je sais à cet instant qu’il m’aime, je suis une Palourde heureuse.