Chapitre IV
Je prétexte un match de handball pour m’absenter de
chez moi. Mon père me conduit le samedi matin à la
gare de Quimper car il veut en profiter pour acheter un
meuble de salle de bains à Conforama. Il est un peu
étonné de ne pas voir d’autres joueurs devant la gare,
mais ne me pose pas trop de questions. Il est convenu
que je rentrerai avec le prof de gym le dimanche matin.
Il part enfin. Mon sac de sport m’embête. Je décide de le
mettre à la consigne. Puis je pars vers le lycée Chaptal,
ayant rendez-vous dans un café juste en face. Je ne pensais
pas que la gare était si loin du lycée.
J’ai très soif en rentrant dans le café. Un regard circulaire
m’apprend que je suis le premier. J’ai un peu
peur de m’être gouré de bar. L’arrivée de Jean-Yves me
rassure. Il commande une bière et s’assoit à côté de moi.
À cet instant, je remarque une belle jeune fille brune
en train de me dévisager. J’ai l’impression de l’avoir déjà
vue, mais cela ferait con de lui dire à la façon de
Humphrey Bogart : « On ne se serait pas déjà vus
quelque part ? » Dommage, je n’ai pas le temps de dra-
guer car les autres vont arriver ; les autres et Cathy, hé
hé…
Cette idée me rend tout joyeux. Dommage pour cette
fille et à la prochaine fois. D’ailleurs ce doit être une
salope, elle regarde Jean-Yves maintenant et ce rigolo ne
se rend compte de rien. Elle est pourtant belle. Ses longs
cheveux courent le long de son dos, juste bridés par un
bandeau de perles. Elle quitte sa table et se dirige vers le
bar. Je n’entends pas ce qu’elle dit à la vieille barmaid.
Elle se retourne peu de temps après en tenant une soucoupe
dans la main. Je la suis des yeux, elle me fixe.
Merde, ce qu’elle est belle ! Elle oblique vers la gauche et
se dirige maintenant vers notre table. Je dois rougir, car
je sens une chaleur inhabituelle sur mes joues. Elle est
face à moi. Son jean la moule d’une façon irracontable
et contraste avec son chemisier blanc très ample. Elle va
sûrement m’engueuler pour l’avoir trop regardée.
Je dois avoir l’air con avec ma gueule couleur de voiture
de pompier.
– C’est vous, les gars de Concarneau?
Impossible de refréner notre étonnement.
– Moi, c’est Cathy. Bonjour !
– Mais tu es frisée, dis-je, à moitié frisée, à moitié
ondulée. Tu as une coiffure incroyable ! Je le sais, j’ai vu
ta photo ! Je n’arrive pas à croire que c’est toi.
Elle rit.
– Tu as vu la photo chez Hervé ? (J’acquiesce) Je portais
une perruque. C’est une photo pub pour un coiffeur
de Rennes.
Je ne sais plus quoi dire. Bon sang, ce qu’elle est
belle ! Négligemment, elle s’assied à notre table.
– Vos copains sont en retard, dit-elle à la cantonade.
– Ils ne vont pas tarder, lui répond Jean-Yves.
Un long silence nous enveloppe. J’aimerais bien dire
quelque chose de vachement intéressant, de vachement
intelligent, mais je n’y arrive pas. Apparemment Jean-
Yves n’a pas remarqué la beauté de Cathy, car il se cure
les ongles avec la boucle de son bracelet-montre.
Le silence devient de plus en plus insupportable. Je
fais remarquer à Cathy qu’elle a laissé son pull et son sac
à son ancienne table. Elle me remercie et va les chercher.
Quel cul ! Quelle démarche ! Je frappe le coude de
Jean-Yves pour qu’il regarde. Il jette un oeil et hausse les
épaules ; quel con ! À son retour, je regarde négligemment
mon bock de bière vide. Elle se réinstalle et l’attente
continue.
Michel et Max arrivent enfin avec une demi-heure de
retard. Ils prétendent une panne de car.
Jean-Yves et moi attaquons gaillardement notre troisième
bière et Cathy son troisième thé. Elle leur fait simplement
remarquer qu’il faudra être à l’heure la prochaine
fois. Puis, sans leur laisser le temps de
commander une consommation, elle se lève et dit :
– Suivez-moi.
On se regarde. Jean-Yves et moi vidons nos verres
d’un trait et nous la suivons tous.
Trois bières dès le début de matinée... le week-end
commence bien!
Cathy ouvre la portière avant gauche d’une 4L
camionnette des PTT.
Immédiatement, j’imagine qu’elle a piqué la caisse
du facteur. Instant de panique. Visiblement mes copains
pensent la même chose que moi; on monte quand
même. Max à côté de Cathy, Jean-Yves, Michel et moi
dans la caisse de derrière. Comme il n’y a que deux
places assises dans la voiture, on est mal installés. Cathy
conduit vite et l’on a de la peine à se maintenir. Il a du
pot, Max, de trôner à l’avant ! On sort de Quimper, direction
Quimperlé. Personne ne parle car on est tous
impressionnés par Cathy. Les oscillements du véhicule
me rappellent le car du matin et l’envie de rendre me
tortille les tripes. Il faut dire que la bière ne doit rien
arranger. Heureusement, le trajet n’est pas très long.
Cathy vient de stopper devant une vieille bâtisse. Les bâtiments
semblent délabrés. Max ouvre la portière arrière,
on descend mais on n’ose pas entrer dans la maison.
Cathy nous crie :
– Fermez la porte derrière vous. Je vais faire un feu de
cheminée.
Chez moi, nous attendons le soir pour faire du feu et
mon père nous dit que, si on a froid, on n’a qu’à travailler.
Les flammes s’élèvent vite dans l’âtre de granit. La
pièce est pratiquement vide, à part une table et deux
chaises. Dans le fond de la pièce, un escalier monte à
l’étage.
– Comment trouvez-vous ma maison ?
– C’est ta maison ? demande Jean-Yves.
– Ouais, j’en ai hérité de ma grand-mère. Malheureusement
je n’ai pas de ronds pour me payer des meubles.
Cela fait que la maison est vide. Venez voir à l’étage.
Effectivement, seul un grand lit de bois trône au
milieu de la pièce. Elle est aussi grande que celle du bas,
mais plus jolie car la charpente est apparente. J’ai l’impression
de me retrouver chez mes parents.
Jean-Yves se glisse à la hauteur de notre hôte et lui dit :
– Si tu en as hérité de ta grand-mère, elle appartient
aussi à Erwan.
Cathy part d’un long éclat de rire.
– Futé le mec, bravo ! Cette baraque n’appartient à
personne, ou plutôt elle appartient à tout le monde. J’en
ai la clé, Erwan et Hervé également. Elle nous sert de
repaire sur la côte et de planque de temps en temps.
– Tu dois bien savoir à qui elle appartient ! dis-je.
– À vrai dire, je m’en fous. Je sais que les impôts
locaux sont payés normalement et que les flics ne viennent
jamais ici. Ça me suffit.
– Mais alors, tu nous as raconté des conneries à propos
de ta grand-mère ! se risque à dire Michel.
– Bien, petite tête, t’as tout compris, lui répond
Cathy.
Michel, vexé, hausse les épaules.
– Et si on regarde au cadastre, le nom du proprio doit
y être inscrit, fait remarquer Jean-Yves.
La réponse de Cathy fuse dans la pièce :
– T’as vraiment envie de te faire chier avec des
recherches pareilles. Ce n’est pas ici que tu devrais être,
c’est derrière un bureau de détective privé. T’as la
citrouille en ébullition, mon pauvre gars !
C’est au tour de Jean-Yves d’être vexé.
Moi aussi, cette maison sans propriétaire m’intrigue,
mais je n’ose pas le dire de peur de me faire foutre de
moi. Apparemment, Max se moque éperdument de la
bâtisse. Il semble très intéressé par le cul de Cathy, il ne
le quitte pas des yeux. Elle s’en aperçoit, mais ne dit rien.
Tout le monde descend. Je sens bien qu’il faut changer
de sujet de conversation. Je crois avoir trouvé un truc
intéressant. C’est pourquoi je me risque à dire :
– Tu es quand même drôlement gonflée de laisser la
4L des PTT devant la maison. N’importe qui pourrait la
voir.
Cathy me regarde bizarrement.
– Et alors ? me demande-t-elle.
À mon tour d’être étonné.
– Je disais simplement qu’il vaudrait mieux planquer
la voiture car si quelqu’un la repère, les flics ne vont pas
tarder à débarquer.
Cathy regarde Max. Il la regarde. Elle se retourne vers
moi.
– Et pourquoi les flics viendraient-ils ici ?
– Mais merde à la fin ! Une voiture de l’administration
volée à Quimper, vue ici, ça doit intéresser les flics,
non?
Cathy se tourne de nouveau vers Max.
– Il est complètement givré, ton copain. Il se croit en
plein western.
Max me regarde puis regarde à nouveau Cathy.
– Tu veux dire qu’on n’a pas volé la voiture ? lui
demande-t-il.
– Mais tu es aussi cinglé que tes copains, mon pauvre
chéri ! Toi qui avais l’air intelligent, tu me déçois. Non,
on n’a pas piqué cette caisse. Elle m’appartient, je l’ai
achetée à une vente aux domaines.
Comme elle m’a vexé tout à l’heure, je crois malin de
lui balancer.
– Là, on doit te croire, ou c’est comme l’histoire de
l’héritage de ta grand-mère ?
Elle me foudroie du regard.
– Cette voiture, continue-t-elle, me sert à faire les liaisons
entre les différentes maisons dont j’ai les clés. Une
bagnole des PTT n’intrigue pas les gens, c’est un gros
avantage.
Tout en parlant, elle est partie vers le mur adjacent de
la cheminée. Elle fait pivoter une pierre gigantesque. Je
n’aurais jamais cru qu’une si frêle personne puisse bou-
ger une telle masse. Intrigués, on s’approche tous. Dans
la cachette, il y a des victuailles pour soutenir un énorme
siège. Je m’aperçois que l’exploit de Cathy est relatif, car
la pièce est montée sur pivot et un contrepoids annule la
masse du granit. Ingénieux. Elle plonge l’avant-bras dans
la planque, cherche et ressort un paquet de café. Elle le
lance vers Max, celui-ci l’attrape au vol. Après un instant
de recherche, pliée en deux dans la cavité, elle émerge
bientôt avec une cafetière émaillée jaune à la main.
– Y’en a-t-il un qui sait faire le café ?
Y’en avait un.
On se retrouve devant une tasse fumante. Cathy a
aussi sorti du pâté, une grosse miche de pain de seigle et
un camembert. J’avais faim, les autres aussi. Le début du
casse-croûte se passe sans trop de conversation. Je ne sais
pas le pourquoi de la nourriture cachée mais je n’ose pas
le demander à Cathy. Pourtant, cela me démange. Max
ose, la réponse est cinglante :
– Bande d’andouilles, vous êtes dans une planque ; si
on laisse traîner de la bouffe, cela veut dire que des gens
viennent ici, ou sont attendus, et nous, on veut éviter que
cela se sache. Je vous croyais plus futés que cela.
C’est la phrase de trop. Je me lève, pose mes deux
mains sur la table et, regardant Cathy dans les yeux :
– Depuis que nous sommes arrivés, tu n’arrêtes pas
de gueuler, de te foutre de nous et de nous insulter, j’en
ai marre, alors je te dis merde. Ton organisation, tu peux
te la foutre dans le cul !
Je me dirige vers la porte.
– Attends, p’tit gars, t’as raison. Je suis un peu nerveuse
en ce moment, il ne faut pas m’en vouloir. Je te
promets de ne plus gueuler, mais ne me posez plus de
questions idiotes.
Je me rapproche de la table, hésite, puis me rassois.
Apparemment mes copains sont soulagés.
Jean-Yves me chuchote :
– Laisse tomber, elle doit avoir ses règles.
La fin du repas est plus calme. Après quelques
échanges de banalité qui n’ont pas d’autre but que de
ressouder le groupe, Cathy se lève en nous disant :
– Venez voir.
Elle se dirige vers un endroit précis du mur où
dépasse une tige métallique. Elle appuie de tout son
poids sur le petit levier. Une grosse dalle de granit du sol
commence à bouger. Max et Michel l’aident et la dalle se
soulève. Elle laisse apparaître un escalier métallique en
colimaçon. Je remarque que le mécanisme permettant
l’ouverture est de fabrication récente. Je la vois chercher
quelque chose de la main le long du trou et la lumière
jaillit. On découvre une pièce de six mètres sur quatre
environ avec un lit, un réfrigérateur, une table et une
chaise, des étagères remplies de vêtements, un lavabo et
une grande glace murale. Je remarque un tube acoustique
près du lit. Sans doute un système phonique
comme sur les bateaux. Pendant que nous découvrons la
pièce, Cathy referme la trappe.
Jean-Yves en profite pour demander :
– Les gens du village connaissent-ils l’existence de
cette cache ?
– Non, jeune homme, cette pièce a été créée par
Hervé et quelques gars. Il a fallu un an de travail pour
retirer seau par seau les gravats du chantier. Les matériaux
extraits ont été sortis de la maison dans des valises
pour ne pas aiguiser la curiosité des gens ; le résultat est
sous vos yeux.
– Et ce soir, dis-je, on attend un pensionnaire recherché
par les flics qui va se planquer là, en attendant que
les recherches soient interrompues?
– Bravo, t’as compris. Maintenant on fait le lit et on se
dépêche, car nous sommes en retard.
Nous finissons de préparer la pièce. Le reste de
l’après-midi se passe sans trop de problème et vers vingt
heures, Erwan frappe à la porte. Il est accompagné d’un
homme très brun qui serre contre lui un porte-documents.
L’homme boit une tasse de café. On est tous
autour de la cheminée, l’homme ne parle pas. Seul
Erwan et Cathy échangent quelques mots. Ils parlent
d’un départ vers trois heures du matin. Ils disent aussi
que le matériel est prêt et plein d’autres choses que je ne
comprends pas.
Michel remarque que l’homme est en train de s’assoupir.
Le frère et la soeur échangent un sourire complice
puis ils le portent dans la pièce souterraine. Je me
doute qu’ils l’ont sûrement drogué pour qu’il ne reconnaisse
jamais le lieu de sa cachette. Une fois le pensionnaire
installé, Erwan nous explique le reste de l’opération.
Ce ressortissant portugais a participé à un attentat terrible
contre l’ambassade de Cuba au Portugal. Deux
diplomates ont été tués. Il voudrait rejoindre l’Amérique
du Sud via l’Angleterre. Pour ce faire, il doit embarquer
à bord d’un voilier ancré à Pont-Aven. Pas un gros
bateau, juste un corsaire, pour ne pas inquiéter la
douane. Ce bateau, nous explique Erwan, possède une
caractéristique intéressante : il est insubmersible. Il a
suffi de retirer le polystyrène des caissons pour disposer
d’une planque en cas d’arraisonnement par les flics. Le
rafiot, une fois le large gagné, se mettra à couple avec un
chalutier anglais. Le Portugais Luis gagnera l’Angleterre
à son bord. L’opération ne devra pas durer plus d’une
journée. L’organisation décide d’opérer ainsi pour plus
de sécurité.
Nous écoutons avec intérêt son récit. Il s’arrête soudain
et nous regarde un à un. Il reprend en nous disant :
– C’est vous qui viendrez chercher Luis et qui le
conduirez au bateau. Il ne faudra pas flancher, on
compte sur vous.
Merde, nous étions impressionnés ! Un vrai tueur !
Chacun y va de son acquiescement de tête accompagné
d’une moue d’approbation. On apprend également
que l’opération aura lieu samedi prochain. Max a bien
essayé de protester que le week-end, il doit aider sa mère,
mais Erwan accueille sa protestation avec le sourire. Il
nous apprend qu’une lettre, adressée à nos parents respectifs,
et émanant du très sérieux centre nautique de
pont Coblanc, va annoncer à nos parents que nous
sommes sélectionnés pour les éliminatoires du championnat
de France de 420, tous frais compris.
J’avoue que ce courrier me fait plaisir, je n’aurais pas
à mentir à mes parents. Je sais qu’ils n’oseront pas me
refuser de participer à ces éliminatoires. C’est un plan
génial. À voir la tête des autres, je remarque que cette
façon de nous excuser leur plaît également.
Erwan remet à Max les clés du bateau. Il s’agit du Chimène.
Au milieu de l’Aven, une prame à son nom permettra
de le rejoindre. Il s’avère que la conduite du
bateau ne nous posera pas de problème car nous avons
tous fait du dériveur et surtout nous hantions les pontons
du port pour trouver des embarquements. Aussi, la
conduite d’un corsaire sera une tâche facile pour nous.
La navigation côtière et le traçage d’un cap sont à notre
portée.
Il est convenu que nous retrouvions le Portugais à
Bannalec et que nous ferons route ensemble. Hervé
pense qu’une bande de jeunes en mobylette n’attirera
pas l’attention. On devra planquer les vélomoteurs dans
un garage, près de la fabrique de Traou Mad, avant de se
rendre au port.
Il y eut plein d’autres recommandations et de
conseils.
Je ne sais pas si c’est l’alcool (on boit du cidre fermier)
ou la fatigue, mais j’ai de plus en plus de mal à
suivre la conversation. Heureusement Erwan se tait
enfin. Il boit une gorgée et se lève en se dirigeant vers
Cathy.
– Il faut que je parte, dit-il.
Il sort de la maison. On reste encore quelque temps
autour de la table, puis Cathy se tourne vers Max. Elle le
prend par la main et l’entraîne vers l’escalier. Un de ses
pieds est sur la première marche quand elle se retourne
vers nous.
– Il y a des duvets dans la cache près de la cheminée.
Max nous jette un regard ni inquiet ni surpris, et ils
disparaissent au premier étage. On reste assis. On se
doute bien de ce qui va se passer au-dessus de nous. Cela
fait marrer Jean-Yves et Michel mais, moi, cela me rend
plutôt jaloux.
On s’installe tant bien que mal en essayant de ne pas
entendre certains bruits suspects émanant du premier
étage. Mes deux copains s’endorment très vite. Je pense
à ce salaud de Max en train de caresser le si beau corps
de Cathy. Quelle ordure, ce mec ! Il a remarqué que
Cathy me plaisait, il aurait pu refuser de monter. Je suis
sûr qu’il a fait cela pour me faire chier. Je m’endors sur
ces pensées d’un sommeil agité.
Le lendemain matin, Cathy et Max descendent préparer
le café. Ils ne nous réveillent pas avant d’avoir fini ;
il faut dire que je n’ai pas dormi avant trois heures du
matin. On se retrouve autour de la table ; personne ne
parle ; chacun s’extirpe du sommeil. Cathy a les traits
tirés. Max, un large sourire béat sur la gueule, trempe
méthodiquement sa tranche de pain dans le café. C’est
Cathy qui nous parle la première en nous distribuant à
chacun un billet de cent francs.
– Cet argent vous servira pour l’essence du week-end
prochain. Lorsque la maison sera de nouveau en ordre,
je vous reconduirai à Quimper. J’espère qu’il n’y aura pas
d’ennuis pour votre première mission.
– Pourquoi veux-tu qu’il y en ait ? lui dis-je.
Elle ne dit rien, me regarde simplement puis plonge
de nouveau son regard dans le reflet de son café.
Je n’ose pas interroger Max sur sa nuit, du moins pas
devant Cathy. Pourtant j’aurais bien aimé savoir s’il
l’avait sautée, ce salaud !
Je regarde Cathy. Même avec le visage gonflé par le
sommeil, même avec les traits flous du matin, je la trouve
jolie. Elle boit son breuvage les deux coudes posés sur la
table, tenant son bol au creux de ses mains. Je voudrais
lui dire que je l’aime mais je n’ose pas et puis, devant les
copains, surtout Max, ce serait ridicule. Bien sûr, elle a
passé la nuit avec lui mais, après tout, elle a sûrement
connu d’autres hommes avant Max. Alors, lui ou un
autre ! Cette nuit ou une autre ! Qu’est-ce que cela peut
faire ?
Je l’aime si fort que je peux tout lui pardonner.
Je regarde avec tristesse la 4L s’éloigner. Elle vient de
nous déposer devant le petit café de notre rencontre.
Dès que la voiture disparaît, Jean-Yves et Michel pressent
Max de questions. Ils ont fait l’amour deux fois et Cathy
lui a appris plein de trucs. Max s’étend sur ses prouesses.
Je me force à sourire et prétends qu’il ne faut pas que
j’arrive trop tard chez moi pour leur fausser compagnie.
Je dois retraverser tout Quimper pour récupérer mon sac
de sport. Je suis rapidement pris en stop. Tant mieux, je
ne serai pas en retard.
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